lundi 18 janvier 2010

Google versus Chine: la cyberguerre prend de l'ampleur


     Le 12 janvier 2010 est à marquer dans les annales de l'histoire de l'internet et pourrait constituer un tournant dans l'essor de la cyberguerre. En effet, dans un communiqué de presse intitulé « a new approach to China », David Drummond, responsable juridique chez Google, a déclaré que la société de Mountain View avait fait l'objet à la mi-décembre d'une attaque très sophistiquée et de grande envergure. L'opération (nom de code « Opération Aurora ») aurait conduit à des vols de données couvertes par le droit sur la propriété intellectuelle; une vingtaine d'autres sociétés auraient d'ailleurs fait les frais de cette intrusion selon le spécialiste en sécurité informatique McAfee.

"Nous n'avons jamais vu d'attaques aussi sophistiquées dans la sphère commerciale. Cela n'existait que dans la sphère gouvernementale", a précisé Dmitri Alperovitch, vice-président du département de la recherche chez McAfee.

 

Google, un chevalier blanc naïf?

Ce n'est pas tant le piratage qui mérite commentaire, en dépit de son ampleur et de la coordination qu'il a induit, mais bien ses buts et les positions que prend Google sur le sujet. D'après la société, les pirates auraient tenté d'avoir accès aux boîtes mail de plusieurs dissidents chinois et de la même manière, de nombreux utilisateurs des services de Google travaillant pour la défense des droits de l'homme en Chine auraient eu leurs courriels interceptés à plusieurs reprises.

Face à ce scandale en puissance, Google annonce ne plus appliquer la censure sur son moteur de recherche (google.cn), contrairement à ce qu'il s'était engagé à faire 2006 lors de son installation sur le sol chinois. Comme pour prouver qu'il ne s'agissait pas d'un simple bluff, il était possible quelques heures après le communiqué de voir les images de Tian'anmen. Il serait question de plus d'un retrait pur et simple du territoire de la société américaine.

Cependant, la position de Google n'est pas aussi claire qu'elle veut bien le dire, Bill Echikson, porte-parole de Google Europe résumant le problème: « nous suivons toujours les lois des pays dans lesquels nous sommes présents. » En d'autres termes, « les résultats des demandes sur google.cn continuent d'être censurés", confirme un porte-parole de Google dans un communiqué.

 

Google, phare du Département d'état américain?

Le plus surprenant dans cette affaire est sans aucun doute l'emballement médiatique qui s'en est suivi, l'administration Obama prenant le train en marche à une vitesse fulgurante.  C'est ainsi que la secrétaire d'Etat Hillary Clinton s'est estimée « sérieusement préoccupée » et a dit attendre « des explications du gouvernement chinois ». Bref, rien de bien contraignant pour les autorités chinoises, en tout cas rien qui ne remette réellement en cause les relations sino-américaines.

Le Congrès a également fait part de ses inquiétudes quant à la puissance cybernétique chinoise. Dans son rapport 2009 remis au Congrès, la US-China Economic and Security Review Commission avait consacré ainsi un long chapitre à l'impact des activités cybernétiques chinoises sur la sécurité nationale américaine. "Un faisceau de preuves circonstancielles et scientifiques tend à impliquer l'Etat chinois dans ces activités, que ce soit à travers des actions directes des services de l'Etat, ou via des entités soutenues par l'Etat", avaient souligné les auteurs. 

Des élus du Congrès entendent profiter de l'incident pour mettre en avant un projet de loi qui interdirait aux entreprises américaines de l'internet de stocker les données personnelles de leurs utilisateurs dans les pays qui répriment la liberté d'expression. "Google a libéré un vent d'espoir dans le coeur de millions de Chinois", a estimé jeudi dernier le représentant républicain Chris Smith, le principal auteur du projet de loi.

Il ne faudrait cependant pas surestimer l'action des élus du Congrès ou de l'administration Obama, qui sont en réalité plus des suiveurs que des guides: Google est une sorte d'état sans frontière, aux ressources financières colossales, et qui étend ses activités au delà des TIC. C'est ainsi que la firme californienne vient de créer une filiale baptisée Google Energy basée dans l'état du Delaware, dans le but de s'auto-approvisionner en électricité. Dans le même esprit, Google a mis à la disposition des sauveteurs en Haïti ses outils de cartographie et d'imagerie satellite montrant les dégâts causés par le tremblement de terre qui a dévasté la capitale Port-au-Prince.

Google, un Janus aux deux visages?

 

 

« Opération Aurora », stratégie de communication ou véritable cyberguerre?

De nombreux analystes, dont le groupe français CERT-LEXSI, doutent des informations apportées par Google. Passons sur le déroulement technique de l'attaque remis en cause par les spécialistes pour se concentrer sur l'argument qui fait consensus: Google a choisi le bras de fer avec le gouvernement chinois pour ne pas perdre la face. Le géant américain chercherait à quitter un pays où il n'a jamais pu être leader des moteurs de recherche. Ses 30% de parts de marché ne font pas le poids contre les 63% du chinois Baidu. Google a démenti en tout cas tout départ du pays.

Comment interpréter l' « opération Aurora » dans ce cas, sachant que le moteur Baidu a également été attaqué? Ruse chinoise pour brouiller les pistes? Il semblerait, bien que l'information ne soit pas encore confirmée (le peut-elle?), que l'attaque contre Baidu ait été effectuée par la « Cyber-armée iranienne », qui aurait pour but de défendre le gouvernement iranien contre les intrusions de pirates chinois...

 

Cet épisode illustre en tout cas l'essor de la cyberguerre, avec des attaquants toujours plus efficaces et introuvables qui s'en prennent aux secrets des États et entreprises, et qui agissent en toute impunité, étant bien souvent sous la protection (et les ordres?) de l'état qui les ôte. Il y a plus d'un an, la France et l'Allemagne avaient reconnu avoir subi des attaques provenant du territoire chinois et avaient exigé l'arrêt de ces actes hostiles à leur sécurité. La menace ne semble pas avoir été entendue: les simples politiques de défense en matière de TIC (privilégiées par les occidentaux) sont vouées à l'échec face à des attaques toujours plus complexes et dont les objectifs et les conséquences économiques et stratégiques ne sont connus qu'une fois le méfait accompli.

 

 

 

sources:

http://googleblog.blogspot.com/2010/01/new-approach-to-china.html

http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2010/01/14/l-avenir-incertain-de-google-en-chine_1291632_3216.html#ens_id=1290946

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/01/15/chinternet_1292107_3232.html#ens_id=1290946

http://www.lepoint.fr/actualites-technologie-internet/2010-01-15/coup-de-bluff-google-veut-il-vraiment-quitter-la-chine/1387/0/414031

http://www.lepoint.fr/actualites-technologie-internet/2010-01-15/interview-google-et-la-chine-le-but-n-est-pas-de-partir/1387/0/414060

http://www.uscc.gov/annual_report/2009/chapter2_section_4.pdf

http://www.zdnet.fr/blogs/securite-cybercriminalite/le-grand-bluff-de-google-39712203.htm

lundi 4 janvier 2010

Le Yémen, une poudrière à surveiller

Article écrit début novembre pour la revue Regard critique,  le journal des hautes études internationales de l'Université Laval au Canada (en attente de publication), qui montre toute sa pertinence avec les événements récents (tentative d'attentat à bord d'un avion en partance pour les USA, déclarations du Président américain Obama sur le Yémen, fermetures des ambassades américaine, anglaise, française au Yémen...)

Connue dans l'Antiquité sous le nom d' « Arabie heureuse », le Yémen demeure un pays secret, faisant de brèves apparitions dans les médias internationaux. Situé à la pointe sud-ouest de la péninsule d'Arabie, il possède des façades maritimes sur le Golfe d'Aden et sur la mer Rouge et partage une frontière de plus de 1300 kms avec l'Arabie Saoudite, lui conférant ainsi une importance géostratégique réelle. Sa proximité géographique avec certains des plus gros producteurs mondiaux de pétrole est un atout qu'il ne semble guère être en mesure d'exploiter au mieux, en raison de son extrême pauvreté, de ses dissensions internes (le Yémen actuel date de 1990, année de la réunion des Yémen du Sud et du Nord) et de la présence sur son territoire d'Al Qaida. 

L'année 2009 a été un tournant pour le Yémen sur la scène internationale et ce pour de mauvaises raisons. L'annonce dans une vidéo diffusée en janvier de la création d'un Al-Qaida dans la péninsule arabique réunissant les branches yéménite et saoudienne du réseau a rappelé l'activité terroriste qui sévit dans le pays. De même, la guerre civile opposant les tribus proches du clan Houthi (chiite) au gouvernement (sunnite) ne fait qu'annoncer ce que beaucoup craignent: que le Yémen devienne un nouvel Afghanistan, incontrôlable et dangereux pour la sécurité régionale.

Un pays divisé

De part sa tradition et son histoire, le Yémen ne peut prétendre à être un état fort et centralisé. Il doit au contraire faire avec un système composé de tribus très puissantes, ainsi qu'avec deux courants musulmans, les chiites (42%) et les sunnites (55%). Bien que le slogan des Houthis soit « Mort à l'Amérique! Mort à l'Israël! Maudits soient les Juifs! Victoire à l'Islam », il convient de relativiser leurs revendications. Comme le précise Barah Mikaïl, chercheur à l'IRIS, elles sont davantage liées à des problématiques d'ordre économique et social, les chiites, comme en Arabie Saoudite, étant privés des fonctions importantes et subissant de nombreuses discriminations. Le jeu du président yéménite Ali Abdallah Saleh, qui n'a de cesse de consolider son pouvoir depuis vingt ans, consiste à tenter d'afficher une relative fermeté; mais il s'avère dangereux sur le long terme car il ne mène à aucune solution viable. Pour preuve, on peut penser aux 150000 réfugiés qu'a engendré ce conflit qui dure depuis plus de 5 ans. Les membres du clan Houthi sont efficaces dans leurs attaques perpétrées à l'encontre du régime de Sanaa, leur arrestation les fait passer pour des martyrs. Qui plus est, les insinuations du président sur une intervention en sous-main de Téhéran ne tiennent pas la route, faute de preuve et d'arguments sérieux.

Il est vrai que la tâche du Président n'est guère aisée pour maintenir un semblant de cohésion et d'autorité. Son soutien aux Etats-Unis dans leur politique de lutte contre le terrorisme mondial a provoqué l'émergence d'une jeunesse l'accusant d'avoir trahi le pays. Ses relations avec ces derniers sont d'ailleurs très complexes à percevoir dans leur globalité, même s'il est clair que le thème fondamental demeure le terrorisme et Al-Qaida.

La « patrie » d'Al-Qaida

Les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par Al-Qaida ont marqué les esprits, faisant connaître cette organisation terroriste au monde entier. Elle était pourtant loin d'être méconnue par l'armée américaine: en octobre 2000, 17 marines furent tués lors de l'attaque du torpilleur USS Cole au large d'Aden; Al-Qaida revendiqua l'attaque. Afin de ne pas être considéré comme un ennemi des Etats-Unis, le gouvernement de Sanaa a décidé rapidement de coopérer afin de débusquer les membres d'Al-Qaida présents sur son territoire et de détruire l'organisation. En effet, cette dernière remet en cause indirectement l'autorité du Président Saleh par ses actions de déstabilisation et de terreur. Rappelons que Ben Laden est originaire du Yémen et qu'il circulait tranquillement dans le pays, jusqu'à ce que sa présence devienne problématique. De même, comme le rappelle le journaliste du Figaro Georges Malbrunot, près d'un tiers des prisonniers de Guantanamo sont originaires du Yémen, ce qui fait du pays le « berceau » de la nébuleuse Al-Qaida. Contre toute attente, la collaboration entre services américains et yéménites a fonctionné - à l'inverse de ce qui se passe au Pakistan, autre pays en proie au terrorisme où les résultats n'ont pas été à la hauteur des moyens engagés- : pendant trois ans, Al-Qaida a subi des revers sans précédent, ses responsables étant soit arrêtés soit assassinés, à l'image de l'exécution par un drone de la CIA en 2002 d'Ali Al-Harithi, l'un des cerveaux de l'attentat contre l'USS Cole.

Mais des tensions sont apparues entre les deux États, tensions qui se sont transformées en méfiance et en défiance, lorsqu'en février 2006, 23 prisonniers suspectés d'appartenir à Al-Qaida se sont échappés de leur prison, avec la complicité certaine des autorités locales. Parmi eux figurait Nasir al-Wahayshi, un ancien secrétaire de Ben Laden qui a entrepris depuis la reconstruction de l'organisation. Le voile cachant le double-jeu du gouvernement yéménite s'est déchiré: combattant officiellement Al-Qaida, ce dernier s'en sert pour ses propres desseins, au risque de ternir l'image du pays qui n'était déjà guère brillante. Les multiples enlèvements d'étrangers et les assassinats qui ont suivi (personnel médical allemand, touristes coréens...) ont démontré le large champ d'action que possède Al-Qaida dans ce pays, au relief aussi accidenté que celui d'Afghanistan, et où il est très facile de se cacher. Le président Saleh a eu beau jeu de demander aux tribus de leur livrer les terroristes, ce qu'ils ont fait. Mais en vérité, sa réaction relève seulement d'une considération géographique: le gouvernement intervient seulement lorsque les attaques ont lieu sur son territoire, il ferme les yeux en revanche lorsque des Yéménites agissent à l'extérieur.

C'est ainsi que plusieurs centaines de Yéménites, avec la complicité des autorités, ont quitté le pays pour combattre en Irak et là où les Américains sont présents. Le problème fondamental tient aujourd'hui à la naissance d'une nouvelle génération d'Al-Qaida. Les anciens membres qui ont accepté de participer à un programme de réinsertion sont devenus des traîtres aux yeux d'une jeunesse facilement influençable. La situation est désormais hors de contrôle, ce qui peut surprendre lorsqu'on sait qu'il y a au maximum un demi millier de combattants d'Al-Qaida au Yémen.

Éviter l'engrenage infernal

Le Moyen-Orient est toujours plus instable: avec un conflit israélo-palestinien qui s'éternise et où aucune solution ne pointe à l'horizon, un Iran fragilisé par les dernières élections et soucieux d'assoir son influence sur la scène régionale, un Irak sujet à des influences extérieures nombreuses et néfastes, le Yémen devient, pour ainsi dire, l'étincelle capable d'embraser la région. Al-Qaida s'y est reformé, il est désormais plus fort, s'étend à d'autres pays (l'Arabie Saoudite) et participe à des opérations spectaculaires (assassinats d'otages) et médiatiques aux yeux de ses fidèles (l'envoi de jeunes affronter les Américains en Irak). Il jouit pour ce faire d'un état yéménite délabré, sans autorité, où la corruption fait des ravages. La capitale Sanaa est ainsi devenue le carrefour pour la revente d'armes entre l'Afrique et la région Pakistan/Afghanistan. Même si le Yémen affiche une politique de fermeté à l'égard des Somaliens arrivant sur son territoire, il n'en demeure pas moins qu'il constitue, avec la Somalie, une source d'inquiétude certaine, cette dernière étant devenue en un an « la championne de la piraterie maritime ».

Certes, les Américains ont entrepris depuis 2008 d'aider financièrement le Yémen (9,5 puis 24 millions de dollars en 2009), par des programmes liés à l'essor d'une économie viable, ainsi qu'à l'éducation. Toutefois, les millions dépensés ne semblent pas avoir porté leurs fruits. La présence américaine, officielle ou officieuse (par l'intermédiaire de la CIA), est nécessaire pour inciter cet Etat à mieux gérer le problème Al-Qaida. Il est vrai que les Etats-Unis sont déjà occupés sur les terrains afghan et irakien mais négliger le Yémen serait une grave erreur. L'Afghanistan et le Pakistan ne sont plus désormais si favorables à l'essor d'Al-Qaida, à l'inverse du Yémen. Seule une politique audacieuse des Etats-Unis, en concertation étroite avec les autres Etats arabes, parviendrait à pousser la nébuleuse terroriste dans ses derniers retranchements.

Bienvenue....

Bonjour à tous! Eh oui, un blog de plus, un parmi des millions plus ou moins lus de par le monde. Un qui traite, sans doute parmi des milliers d'autres, des relations internationales, de ces événements qui ont des incidences supranationales et qui invitent à considérer les problèmes à différentes échelles.

Je ne prétends pas à l'exhaustivité... bien au contraire... aussi longtemps que ce blog existera, je chercherai à publier des articles / tribunes ayant trait à des thématiques peu exploitées ou ne faisant pas la Une du 20h. De la même façon, pour un sujet déjà traité par d'autres, je m'attacherai à le voir sous un autre angle, en adoptant une démarche historique en général... en hommage à ma formation!

Je serais enfin particulièrement heureux que les textes de ce blog fassent l'objet de remarques, de points de vue différents, en un mot de critiques, afin de développer un peu plus chaque jour une meilleure analyse des questions internationales.

Merci d'avance et bonne lecture!

Maxime Pinard