mardi 14 février 2012

Israël / Iran : un jeu de poker menteur ?


Depuis quelques jours, les tensions se multiplient entre Israël et l’Iran. Il y a deux jours, deux attaques contre des intérêts israéliens ont été perpétrées en Inde et en Géorgie, faisant plusieurs blessés graves, dont des membres du personnel diplomatique israélien. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a immédiatement réagi, accusant le régime iranien d’être derrière ces tentatives d’attentat (celle en Géorgie ayant échoué). Il est même allé jusqu’à affirmer : «L'Iran qui est derrière ces attentats est le plus grand propagateur de terrorisme dans le monde». Soulignons qu’il n’y a pas pour l’instant de preuve formelle de l’implication de l’Iran et que surtout Téhéran a démenti une quelconque participation à ces attentats.

L’accusation du Premier ministre israélien a cependant un certain écho, car elle fait suite à un week-end important pour le régime iranien qui fêtait le 33ème anniversaire de la Révolution islamique, et où le Président Ahmadinejad s’est à nouveau fait –tristement- remarquer. En parlant « d’idole de l’Holocauste » et faisant prononcer un discours niant l’existence d’Israël par le Premier ministre du mouvement islamiste palestinien Hamas à Gaza, Ismaïl Haniyeh, le Président iranien cherche clairement à provoquer Israël et ce d’autant plus qu’il a indiqué que « plusieurs projets nucléaires importants » verraient prochainement jour. 

Le flou entourant cette dernière déclaration doit inciter à un réel scepticisme et devrait surtout être interprété comme une volonté iranienne de ne pas apparaître faible au regard de trois déterminants majeurs :
-          La réussite de la fabrication de la bombe nucléaire iranienne, considérée depuis des années par certains experts comme imminente, n’est pas une réalité pour l’instant. Les nombreuses opérations conduites par le Mossad (assassinats de scientifiques –démentis mais probables-, cyberattaques…) ont ralenti le programme nucléaire iranien qui n’a pas de résultats tangibles. Le Président Ahmadinejad qui a fondé une bonne partie de sa politique extérieure sur l’accession à la bombe s’en voit ainsi affaibli.
-          Les événements qui secouent la Syrie inquiètent particulièrement Téhéran qui, si le régime de Bachar Al Assad tombait, se retrouverait particulièrement isolé dans une région conflictuelle où les autres puissances sont ses adversaires. Nul doute que la surenchère sémantique israélienne tombe à point nommé.
-          Enfin, des élections législatives sont prévues début mars. Les réformistes ont déjà indiqué leur refus d’y participer. Le champ d’analyse se reportera donc sur le succès ou pas des conservateurs : en cas de victoire, Ahmadinejad en sortirait renforcé face à au Guide Khamenei. Rappelons que les deux hommes entretiennent des relations très tendues, qui affectent la gouvernance, les luttes d’influence étant en outre observées par les services étrangers.  

C’est donc dans ce contexte particulièrement agité qu’il convient d’analyser le discours récent d’une attaque préventive d’Israël sur les installations nucléaires iraniennes sans l’autorisation des Etats-Unis.  Un article du Figaro de ce matin cherchait à trouver des indices précisant l’imminence d’une attaque unilatérale. Outre le fait que les arguments présentés sont relativement faibles, il me serait très difficile d’y voir dans cette possible –mais peu probable- aventure un quelconque succès, tant les problèmes à résoudre sont nombreux.
Certes, le constat d’Israël concernant l’avancée inexorable du programme nucléaire iranien est juste. Mais cela doit-il impliquer le déclenchement d’une guerre ? Je ne le pense pas et ce pour plusieurs raisons :
-          Une attaque seule des Israéliens les priverait du soutien des Etats-Unis. Rappelons que Barack Obama va bientôt entrer en campagne pour sa réélection et qu’un nouveau conflit, dicté par un allié, lui serait fortement dommageable.
-          Israël se verrait isolé sur les scènes régionale (risque d’engrenage) et internationale avec le risque de sanctions. C’est ce que prévoit tout du moins le droit international, même si l’Histoire montre qu’Israël a toujours évité les condamnations du Conseil de Sécurité de l’ONU grâce au veto américain. Celui-ci serait-il toujours là en cas d’aventure solitaire d’Israël ?
-          Le succès de l’opération demeure très incertain, car le régime iranien a fait construire ses installations nucléaires à de nombreux endroits sur son territoire et les a enfouies très profondément. Il y a aurait forcément des dégâts mais un anéantissement total des infrastructures est difficile à envisager, de l’aveu même des militaires.
-          En choisissant d’attaquer, Israël prend également le risque de subir des contre-attaques sur plusieurs fronts. La réponse iranienne s’ajouterait aux initiatives du Hezbollah, de la Syrie et du Hamas. Israël a-t-il évalué le coût humain d’une telle aventure ?
-          Enfin,  Israël incarnerait la puissance ayant mis le feu à une région déjà très sensible et les répercussions seraient mondiales, aussi bien au niveau politique (quelles réactions des grandes puissances, de l’Europe…) qu’économique (brusque montée des cours du pétrole entre autres)

Ce n’est pas la première fois qu’Israël tente ce genre d’intimidations à l’encontre de l’Iran. Certes, le contexte est particulier avec le Printemps arabe et le drame syrien, mais Israël n’a pas en vérité intérêt à entrer en conflit direct avec l’Iran. Les deux pays entretiennent des relations économiques qui s’élèvent à plus d’un milliard de dollars, et comme nous venons de le voir, Israël serait le grand perdant sur le moyen et long terme d’un tel affrontement.

Rappelons enfin que même si l’on peut comprendre la crainte d’Israël quant à l’accession par Téhéran de l’arme nucléaire, cette dernière n’a jamais été utilisée depuis 1945 dans un conflit et a même permis à des ennemis d’avoir des relations plus équilibrées et apaisées, à l’image de l’Inde et du Pakistan. Comme je l’avais écrit dans une précédente analyse, l’objectif de l’Iran n’est pas l’anéantissement d’Israël mais bien de provoquer une redistribution des cartes au Moyen-Orient.

mercredi 8 février 2012

Réflexions sur le cyberespace et les Anonymous


Depuis quelques temps déjà, le cyberespace est en ébullition. Les révolutions arabes l’ont médiatisé à outrance via l’action des nombreux blogueurs et autres internautes qui s’en sont servis pour faire connaître leur cause et organiser leurs mouvements. A présent, une autre actualité le met sur le devant la scène avec les attaques des Anonymous contre diverses entités : entreprises (Sony), structures étatiques (Ministère de la Défense)… Leur nom est à la fois signe du secret qu’ils revendiquent que du manque d’informations disponibles pour mieux les cerner.

Leur vendetta a commencé juste après l’arrestation de Kim Schmitz, le fondateur de Megaupload, un site légal en lui-même mais facilitant les échanges de fichiers illégaux. Pour dénoncer l’action des instances policières et judiciaires américaines qui, il est vrai, pose de sérieuses questions quant à la mainmise des Etats-Unis sur le Web, ils ont procédé à des attaques informatiques plus ou moins puissantes et complexes, celle contre Sony étant la plus remarquable dans son élaboration et les résultats obtenus : pendant plusieurs heures, le contenu musical du géant japonais était téléchargeable gratuitement. Ce succès témoigne de leur volonté et surtout de leur capacité à s’en prendre aux plus grands, les faisant passer pour des contestataires du virtuel, voire les promoteurs d’un nouveau système politico-sociétal.

Il est vrai qu’il est difficile de comprendre ce qui les relie tant leurs actions revêtent des perspectives éloignées : quel est le lien entre une attaque contre l’Eglise de la Scientologie, les cartels mexicains ou des sociétés du Web (PayPal par exemple)? Cette pluralité d’initiatives est à mettre sur le compte de l’hétérogénéité même des Anonymous qui ont des intérêts personnels, ou dans le meilleur des cas, partagés par des petits groupes de cyberactivistes. De cette réalité on peut en caricaturant à peine comparer les Anonymous à la nébuleuse terroriste Al-Qaida, dans le sens où l’intérêt est dans l’appartenance à une franchise célèbre qui confère une relative légitimité. Ainsi émergent des groupes Anonymous dans de nombreux pays, à l’instar de la France, où un groupe dénommé Anonymous France a revendiqué plusieurs attaques, qui n’ont rien de comparable en terme de puissance à leurs homologues anglo-saxons.

C’est d’ailleurs le danger qui guette les Anonymous : l’absence de structure même souple, gage jusqu’à présent de leur sécurité, ne les prémunie pas de campagnes de désinformation opérées par des usurpateurs ou les services de sécurité des Etats touchés. Plusieurs appels à entreprendre des piratages de sites web n’ont pas été suivis des faits (projets contre Wall Street, Facebook…), les « vrais » Anonymous ayant du publier des démentis pour expliquer que l’initiative ne venait pas d’eux. Ces communications médiatisées mais mal maîtrisées constituent le talon d’Achille des Anonymous qui pourtant sont fondamentaux pour la construction progressive de notre cyberespace.

En effet, à travers leurs initiatives diverses, ils cherchent à alerter l’opinion sur deux problèmes majeurs qui ont des conséquences aussi bien dans le virtuel que dans le monde réel. Il y a en premier lieu le retard conceptuel de nombreux pays européens qui laisse les Etats-Unis et la Chine principalement modeler le cyberespace à leur image, le cloisonnant et transposant dans le virtuel des considérations géopolitiques du monde réel. Le pouvoir des Etats-Unis de couper quand ils le souhaitent un site internet hébergé dans n’importe quel endroit du monde fait réfléchir quant à la dimension universaliste et démocratique du cyberespace revendiquée par certains. Dans une perspective différente mais parallèle, la Chine a procédé à une « frontiérisation » du cyberespace, le censurant pour museler des contestataires toujours plus nombreux, avec un certain succès jusqu’à présent.

Mais surtout, ce à quoi les Anonymous cherchent à nous mettre en garde, c’est le manque criant de sécurisation de l’information, qu’elle soit professionnelle ou personnelle, sur la Toile. Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, nous mettons en ligne toujours plus d’informations ayant trait à nos modes de vie, pensant qu’elles sont protégées et accessibles que de nous seuls. Or, la présence inévitable de failles de sécurité informatique, sans cesse mise en exergue par les Anonymous, est une donnée exploitable par des organisations mafieuses qui se développent sur Internet.

En agissant ainsi, les Anonymous nous incitent à ne pas voir dans le cyberespace un monde à part mais bien un espace aux connectivités multiples avec le monde réel.


vendredi 9 décembre 2011

Sommet européen : un accord de demi-mesures


Le Sommet européen : qu’en penser…
Les conclusions du Sommet européen commencé hier ne sont pas encore définitives mais l’on peut déjà tirer quelques enseignements intéressants.  Soulignons tout d’abord que la nuit fut courte mais riche en rebondissements, l’observateur des événements passant de la crainte à un relatif soulagement.

En effet, les presses européennes titraient depuis plusieurs jours sur « le sommet de la dernière chance », lui conférant une importance phénoménale et accentuant proportionnellement la pression sur les dirigeants politiques chargés de trouver une solution. Il semblait même qu’en cas d’échec, ce soit la fin de l’euro ! Un article très intéressant du Monde.fr listait hier tous les sommets depuis mars 2011 et s’attachait à répertorier la sémantique employée qui avait pour caractéristique principale d’être constamment alarmiste. Ainsi, la presse, les politiques et les agences de notation y allaient de leur pronostic négatif, alimentant ainsi le mécanisme d’auto réalisation : plus l’on pense à l’échec, plus sa probabilité de se réaliser est grande.
Cette situation est d’autant plus intéressante que les discours prononcés par la Chancelière Merkel, le Président Sarkozy, le directeur de la BCE Monti en ce début de matinée étaient au contraire d’un optimisme réel, et sans aucun doute exagéré. On est en droit de s’interroger sur le contenu de leurs propos, volontairement vagues en raison de l’absence de décisions pour les modalités techniques, mais censés rassurer les marchés. Ces derniers ne sont pas dupes et ont ouvert en baisse, constatant que les objectifs visés ne sont pas atteints.

La plus grande déception est sans aucun doute l’absence de réforme des traités européens, un accord intergouvernemental ayant été privilégié. L’Europe des Etats détient donc le véritable pouvoir, au détriment des instances européennes compétentes qui avaient une carte à jouer pour « plus d’Europe », c’est-à-dire favoriser les liens et l’harmonie entre les Etats-membres.

Qui plus est, l’accord retenu n’a pas été accepté par tous : les 17 membres de la zone euro et 6 membres de l’Union européenne ont donné leur accord, contrairement à la Grande Bretagne et la Hongrie qui ont opposé un non catégorique, et sans doute la Suède et la République Tchèque. Le refus de David Cameron n’est en aucun cas une surprise, les déclarations britanniques avant le sommet étant souvent proches d’un euroscepticisme exacerbé ; le Premier ministre britannique avait, semble-t-il, demandé à ce que la City ait un rôle plus fort dans la gestion des questions financières avec un droit de veto pour toute mesure allant contre les intérêts de la Grande-Bretagne.

Mais le vrai problème est que ce sommet consacre l’existence d’une Europe fragmentée, faite de cercles concentriques. Il y a donc à présent l’Union européenne à 27, les membres de la zone euro à 17, et ceux qui acceptent l’accord soit 23 membres. La demande de visibilité dans l’initiative politique de l’Europe, réclamée par les marchés et les agences de notation, n’a assurément pas été entendue par les dirigeants européens.

Cette fragmentation de l’Europe est une solution de facilité pour ses membres qui, au lieu de penser à l’intérêt de leur union qui aurait des conséquences positives mécaniques au niveau national, refusent de faire de véritables compris et surtout de faire preuve de solidarité. Or, la solidarité est à la base de la construction européenne. L’Europe qui sort de ce sommet est clairement fragilisée.

Pourtant, des avancées notables ont eu lieu, ne serait-ce qu’en matière budgétaire, où l’on se dirige vers davantage de cohésion. De même, le SME (mise en place prévue juillet 2012), qui succédera en 2013 au FESF, sera un outil majeur pour aider les Etats en difficulté. Mais comme à chaque fois, l’Europe ne va pas au bout de sa logique. Par exemple, l’Allemagne souhaite que les Etats laxistes soient automatiquement sanctionnés financièrement par la Cour de Justice et qu’un droit de regard soit exercé sur leur politique budgétaire ; mais selon les informations disponibles aujourd’hui, les Etats concernés pourraient contourner le problème dans la mesure où de telles mesures nécessiteront le vote des Etats membres. Nul doute que les pressions y seront reines, et surtout il pourra sembler assez étrange qu’un Etat soit condamné par un groupe d’Etats ayant eux-mêmes des difficultés budgétaires.  De même, la BCE voit son rôle croître avec la « gestion » du SME / FESF, mais sans avoir de licence bancaire. Outre le fait que le terme « gestion » est vague, la BCE ne se voit pas donner les armes nécessaires pour être une vraie banque centrale, comme le sont celles des USA et de Grande-Bretagne.

Au fond, l’avancée réelle est que la machine européenne n’est pas bloquée. Les dirigeants européens, à défaut d’une réponse proprement européenne au sens conceptuel du terme, ont présenté un plan fait de demi-mesures. Ce n’est pas suffisant pour résoudre la crise et calmer les marchés, mais c’est déjà un petit pas. On peut se demander toutefois si l’Europe n’est pas en train de perdre son âme, sa volonté de répondre coûte que coûte aux pressions des marchés la conduisant à agir dans l’instant, dans la désunion et sans réel projet fort pour les prochaines années.

Les prochains jours vont être intéressants à observer, en particulier les aspects techniques des mesures prises, et surtout les réactions des marchés. On peut prendre le risque en tout cas de parier que de nombreux autres sommets sont à prévoir, tant les solutions apportées sont dérisoires comparées à l’ampleur de la crise. Plus d’Europe est nécessaire, mais il faut que les dirigeants s’en donnent les moyens.

Interview sur le Sommet européen du 8 décembre, Journal de 7h00, 9 décembre 2011

Interview disponible si besoin

mercredi 2 novembre 2011

Le séduisant danger d'une Europe à deux vitesses

Alors que les dirigeants européens semblent, sous la houlette du couple franco-allemand, avoir trouvé une solution au moins temporaire à la dure crise qui secoue une partie des Etats, l’idée que l’action d’une Europe à 27 a fait son temps semble se propager, sans provoquer de réelle réaction. Aussi bien les politiques que les organisations pro-européennes ne semblent guère s’offusquer de ce qui remettrait en cause selon moi le sens même de l’Europe.

Martine Aubry avait même jugé intéressante cette idée d’une Europe à deux vitesses, afin de ne pas la laisser dans la léthargie qu’elle connaît actuellement. L’Europe est une construction unique en son genre, qui suscite aussi bien la méfiance que l’étonnement positif de la part des autres puissances, les Etats-Unis prédisant son implosion prochaine alors que d’autres Etats comme l’Inde s’interrogent quant à la possibilité d’un modèle transposable.

L’Europe a traversé de nombreuses épreuves, parfois provoquées par ses membres fondateurs, sans jamais cesser d’avancer, grâce aux initiatives de grands hommes politiques qui avaient une vision qui fait cruellement défaut aujourd’hui. De sa mise en place au début des années cinquante à aujourd’hui, l’Europe n’a eu de cesse d’accepter de nouveaux membres, avec certes des prérequis indispensables en particulier en matière de respect des droits, mais tout en ayant cette souplesse relative en matière économique qui lui a conféré une réelle dimension humaniste.

Vertueux et mauvais élèves

Cette dernière a cependant été remise en cause avec l’entrée en 2004 de dix nouveaux Etats, leur sentiment européen étant pondéré par une forte volonté pour la plupart d’entre eux de se soustraire à l’influence russe et se rapprocher de l’Occident.

Cet ajout aurait dû conduire à une réflexion de grande ampleur sur l’Europe que nous désirons, sur ses moyens d’action, mais cela n’a pas été le cas, l’impulsion politique ayant fait défaut, si bien que nous sommes aujourd’hui dans une quasi-impasse, avec des processus de décision contraignants et une lenteur qui empêche l’Europe d’avoir les mêmes armes que ses partenaires américain et chinois.

La crise économique et financière actuelle a mis en lumière les disparités croissantes entre Etats européens, si bien que l’on distingue désormais les vertueux (Europe du Nord, Allemagne) des mauvais élèves (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) du sud de l’Europe.

Le principe de solidarité

On a donc vu − au départ de façon peu médiatique − émerger des interrogations de la part des responsables des Etats dit vertueux pour savoir s’il fallait toujours aider les Etats dans le besoin. Le principe de solidarité n’est pas inné, il s’acquiert à travers un long travail, et l’instinct humain peut le remettre en cause lorsqu’il y a danger.

Alors que ces Etats ressentent dans une faible mesure les effets de la crise, ils tergiversent pour aider leurs camarades et partenaires européens, qui sont toujours plus proches d’un effondrement de leur économie, voire de la société. Les diverses manifestations à Athènes, Madrid et Rome témoignent de ce sentiment d’abandon de populations qui savent qu’elles doivent faire des efforts, mais pas au prix de sombrer dans la misère.

Certes, ces Etats ont vécu au-dessus de leurs moyens pendant des années, mais les autres "sages" puissances n’ont que peu agi pour les contraindre à une meilleure gouvernance.
L’Irlande, surnommée le "Tigre européen", en référence aux nouvelles puissances asiatiques, était un paradis fiscal bien utile pour des sociétés européennes désireuses de payer moins d’impôts.
L’Espagne s’est fabriquée une croissance artificielle avec une bulle immobilière qui éclate aujourd’hui, mettant à la rue des milliers de famille, alors que des milliers de logements ont été construits en trop et demeurent inoccupés.

Responsabilité partagée ou division

La responsabilité de ce qui se passe en Europe doit être partagée et assumée par tous ses membres, y compris l’Allemagne qui a su maintenir son niveau d’excellence grâce à ses partenaires.

Au lieu de jouer la division, qui ne signifierait rien d’autre que la fin de l’Europe, les dirigeants auraient tout intérêt à entreprendre de vastes réformes au niveau européen, et ce dans deux directions : au niveau institutionnel en rendant plus démocratique et rapide les processus de décision, et par voie de conséquence, en œuvrant à une refonte des principes économiques entre partenaires, pour éviter des disparités néfastes à chacun.

Il faut reconnaître que ce n’est pas actuellement le chemin retenu, mais que serions-nous dans une Europe à deux vitesses, ou plus concrètement dans deux Europe ? Aurions-nous les capacités suffisantes pour exister à l’échelle planétaire ?

L’idée d’une Europe à deux vitesses s’apparente à une longue traversée, où les forts décideraient d’aller plus vite, laissant au passage les faibles sur le bord de la route. Seraient-ils au final toujours aussi forts ? Rien n’est moins sûr.

L’Europe est à un tournant de son histoire : elle peut aussi bien s’abîmer que se sublimer.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/04/le-seduisant-danger-de-deux-europe_1598455_3232.html

lundi 31 octobre 2011

Inondations en Thaïlande : pour une solidarité environnementale

La Thaïlande connaît depuis le mois d'août des pluies massives engendrant des inondations dévastatrices et ayant provoqué la mort d'au moins 427 personnes. Des centaines de milliers de maisons ont été détruites, la population sinistrée fuyant où elle peut. La capitale Bangkok n'a pas été épargnée, mais la situation aurait pu être pire si les autorités gouvernementales n'avaient pas décidé de sacrifier les villes avoisinantes. A présent que le pire semble être passé, que penser de ces événements qui n'ont au final que peu de "naturel" ?

En effet, peut-on simplement voir dans ce drame une "catastrophe naturelle" ? Certes, le pays, et la région dans son ensemble, sont habitués à des inondations, mais de cette intensité beaucoup moins. Plusieurs scientifiques ont déjà souligné la responsabilité du dérèglement climatique dans l'augmentation du nombre et des effets de phénomènes naturels, tels que les pluies, les tornades et les périodes de grand froid. C'est pourquoi le terme de catastrophe environnementale serait à privilégier, d'autant qu'il permet de distinguer deux types de causes de ce drame : la nature et l'action de l'homme sur plusieurs décennies.

Pas de frontières pour les catastrophes environnementales

L'exemple de la Thaïlande est tristement édifiant, tant il montre les dysfonctionnements de nos modes de pensée, l'absence de frontières pour ce qui est des conséquences des catastrophes environnementales et surtout l'absence de ce qu'il conviendrait de définir comme "la solidarité environnementale".

La construction effrénée et anarchique dans le pays a bouleversé sur le long terme une nature riche et fragile, tant et si bien que Bangkok s'enfonce dans un sol argileux, le phénomène s'accélérant avec les nombreux gratte-ciels qui émergent dans la ville. La mégalopole a pu préserver son centre des inondations, mais l'activité économique de la ville et du pays dans son ensemble a été durement touchée, voire paralysée.

Des conséquences en Europe et partout ailleurs

C'est ainsi, par le pouvoir de la mondialisation, que des entrepreneurs japonais, américains et européens subissent directement les effets des ces inondations, de nombreuses usines thaïlandaises étant sous les eaux. La conséquence est immédiate : la pénurie en composants va conduire à une augmentation du prix du produit final dans les prochains mois. Ainsi, un européen qui achèterait à Noël un ordinateur le paiera plus cher, et subira de ce fait les conséquences d'un événement qui s'est produit à des milliers de kilomètres.

Les Etats voisins de la Thaïlande qui ont peu été touchés profitent du drame de leur voisin, leurs usines prenant le relais et attirant les investisseurs étrangers. En effet, outre le facteur humain, il convient de prendre particulièrement en considération la dimension économique de cette catastrophe environnementale ; c'est ainsi que le gouvernement thaïlandais a déjà revu ses prévisions de croissance à la baisse et qu'il a par précaution déplacé certaines activités boursières dans une cité balnéaire pour ne pas couper le pays de l'ensemble du réseau économique et financier de la planète.

Qui plus est, une catastrophe environnementale met également à rude épreuve l'autorité en place qui joue son va-tout dans la gestion de l'urgence. Georges Bush avait été très critiqué pour sa gestion de Katrina. Madame Shinawatra, premier ministre de la Thaïlande, a repris la main après avoir semblé manquer de réactivité dans un pays où l'armée demeure très puissante et peut profter d'une faiblesse du pouvoir en place.

Impliquer les autres Etats

On voit bien qu'une catastrophe environnementale provoque des dégâts qui affectent toutes les dimensions de la vie publique et sociale de l'Etat touché. Et force est de constater qu'il est bien difficile d'impliquer les autres Etats de la planète, au delà d'une simple compassion humanitariste, dont les effets ne sont réels que sur le très court terme.

Il conviendrait, à travers une véritable diplomatie environnementale que j'avais appelé de mes vœux, de rappeler à chacun sa part de "responsabilité environnementale". Certes, celle-ci est difficile à définir et à répartir à l'échelle planétaire, chaque Etat ayant une implication variable dans l'aggravation des phénomènes naturels, mails il serait possible de contourner ce problème en invoquant la notion de "solidarité environnementale".

Pourquoi ne pas envisager la mise en place de structures régionales d'entraides en matière environnementale, souples et promptes à réagir ? Au lieu que seul l'Etat touché assume les coûts, ses voisins garantiraient la continuité de son activité économique grâce à une mutualisation de certains secteurs dits essentiels.

Certes, une telle démarche irait à l'encontre des intérêts individuels mais le bénéfice sur le long terme serait réel, aucun Etat n'étant à l'abri. Vu qu'il semble compliqué de faire accepter aux gouvernements l'idée d'investir dans la prévention, qui est pourtant plus économique que le coût des réparations, la solidarité environnementale pourrait constituer un début de solution.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/209816;inondations-en-thailande-pour-une-solidarite-environnementale.html