Il y eut au départ un dictateur, craint des occidentaux de par sa capacité à perpétrer des attentats meurtriers. Il y eut par la suite le Colonel, soucieux de s'échapper de l'"Axe du mal" dans lequel Georges Bush l'avait inclus avec l'Iran et la Corée du Nord. Il y a désormais un bourreau qui symbolise les erreurs d'analyse et les compromissions du camp occidental.
Sous prétexte d'avoir renoncé à son programme d'enrichissement nucléaire, le Colonel Kadhafi était redevenu fréquentable en 2003, et ce d'autant plus qu'il représentait un triple atout: un -soit-disant- rempart contre Al-Qaida, une limite à l'immigration de masse vers l'Europe moyennant de coquettes sommes d'argent (plusieurs milliards pour l'Italie), des exportations vers l'Europe de son pétrole.
Tout ceci a désormais volé en éclat, et la brutalité du changement du à la révolution est proportionnelle aux caprices du Colonel auxquels le Président Sarkozy s'était employé de répondre, malgré des critiques au sein de la classe politique. Et voilà que ce même Président veut désormais entreprendre une action militaire avec le Royaume-Uni, laissant de côté les USA, l'Otan et l'UE... L'erreur de stratégie diplomatique se double d'une erreur d'analyse profonde.
Certes, des massacres ont lieu actuellement en Libye et on ne peut que les déplorer. Mais intervenir militairement serait une erreur que nous payerions pendant des années et ce pour plusieurs raisons:
- l'empressement français à désigner l'opposition comme principale interlocutrice de la Libye témoigne d'une diplomatie de l'instant, non réfléchie, visant à rattraper les erreurs tunisiennes et égyptiennes. En effet, l'opposition n'est pas véritablement structurée et rien ne dit que ce sera elle qui prendra le pouvoir.
- la Libye est un pays tribal, attaché à son indépendance. Un éclatement est peu probable, mais il convient de souligner la multiplicité des opinions du "peuple libyen", si l'on peut employer cette expression. Le Colonel Kadhafi a encore des soutiens et son armée ne lui a pas fait défaut pour l'instant.
- les insurgés ne demandent pas l'envoi de forces étrangères, ils souhaitent avoir l'armement nécessaire pour affronter dans un semblant d'égalité les forces de Kadhafi. Rappelons qu'un bon nombre de cette force de soulèvement est constituée de jeunes inexpérimentés et dépourvus d'armes efficaces.
- l'attaque frontale, car il s'agit bien de cela, proposée par le Président Sarkozy, serait plus que délicate, car elle supposerait l'envoi massif d'avions alors qu'une majorité d'entre eux sont déjà sollicités ailleurs (Côte d'Ivoire, Afghanistan), des hommes sur le terrain pour saboter les installations de défense libyenne avec un risque de perte élevé, et un sentiment d'ingérence qui rappellerait rapidement l'arrivée des Américains en Irak.
Parce qu'on ne peut rester inactif devant le malheur qui frappe la Libye, parce que l'on sait qu'un moment ou un autre, le Colonel perdra, il faut agir mais de façon détournée. Deux solutions rapides s'offrent aux occidentaux: bloquer les avoirs de Kadhafi par des systèmes légaux ou non pour favoriser les désertions dans son armée, et fournir aux insurgés des armes par des canaux "discrets". C'est aux Libyens de faire leur révolution, mais il nous revient de ne pas les abandonner entre les mains d'un dictateur qui n'hésitera pas à réprimer dans le sang l'opposition.
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