mardi 14 février 2012

Israël / Iran : un jeu de poker menteur ?


Depuis quelques jours, les tensions se multiplient entre Israël et l’Iran. Il y a deux jours, deux attaques contre des intérêts israéliens ont été perpétrées en Inde et en Géorgie, faisant plusieurs blessés graves, dont des membres du personnel diplomatique israélien. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a immédiatement réagi, accusant le régime iranien d’être derrière ces tentatives d’attentat (celle en Géorgie ayant échoué). Il est même allé jusqu’à affirmer : «L'Iran qui est derrière ces attentats est le plus grand propagateur de terrorisme dans le monde». Soulignons qu’il n’y a pas pour l’instant de preuve formelle de l’implication de l’Iran et que surtout Téhéran a démenti une quelconque participation à ces attentats.

L’accusation du Premier ministre israélien a cependant un certain écho, car elle fait suite à un week-end important pour le régime iranien qui fêtait le 33ème anniversaire de la Révolution islamique, et où le Président Ahmadinejad s’est à nouveau fait –tristement- remarquer. En parlant « d’idole de l’Holocauste » et faisant prononcer un discours niant l’existence d’Israël par le Premier ministre du mouvement islamiste palestinien Hamas à Gaza, Ismaïl Haniyeh, le Président iranien cherche clairement à provoquer Israël et ce d’autant plus qu’il a indiqué que « plusieurs projets nucléaires importants » verraient prochainement jour. 

Le flou entourant cette dernière déclaration doit inciter à un réel scepticisme et devrait surtout être interprété comme une volonté iranienne de ne pas apparaître faible au regard de trois déterminants majeurs :
-          La réussite de la fabrication de la bombe nucléaire iranienne, considérée depuis des années par certains experts comme imminente, n’est pas une réalité pour l’instant. Les nombreuses opérations conduites par le Mossad (assassinats de scientifiques –démentis mais probables-, cyberattaques…) ont ralenti le programme nucléaire iranien qui n’a pas de résultats tangibles. Le Président Ahmadinejad qui a fondé une bonne partie de sa politique extérieure sur l’accession à la bombe s’en voit ainsi affaibli.
-          Les événements qui secouent la Syrie inquiètent particulièrement Téhéran qui, si le régime de Bachar Al Assad tombait, se retrouverait particulièrement isolé dans une région conflictuelle où les autres puissances sont ses adversaires. Nul doute que la surenchère sémantique israélienne tombe à point nommé.
-          Enfin, des élections législatives sont prévues début mars. Les réformistes ont déjà indiqué leur refus d’y participer. Le champ d’analyse se reportera donc sur le succès ou pas des conservateurs : en cas de victoire, Ahmadinejad en sortirait renforcé face à au Guide Khamenei. Rappelons que les deux hommes entretiennent des relations très tendues, qui affectent la gouvernance, les luttes d’influence étant en outre observées par les services étrangers.  

C’est donc dans ce contexte particulièrement agité qu’il convient d’analyser le discours récent d’une attaque préventive d’Israël sur les installations nucléaires iraniennes sans l’autorisation des Etats-Unis.  Un article du Figaro de ce matin cherchait à trouver des indices précisant l’imminence d’une attaque unilatérale. Outre le fait que les arguments présentés sont relativement faibles, il me serait très difficile d’y voir dans cette possible –mais peu probable- aventure un quelconque succès, tant les problèmes à résoudre sont nombreux.
Certes, le constat d’Israël concernant l’avancée inexorable du programme nucléaire iranien est juste. Mais cela doit-il impliquer le déclenchement d’une guerre ? Je ne le pense pas et ce pour plusieurs raisons :
-          Une attaque seule des Israéliens les priverait du soutien des Etats-Unis. Rappelons que Barack Obama va bientôt entrer en campagne pour sa réélection et qu’un nouveau conflit, dicté par un allié, lui serait fortement dommageable.
-          Israël se verrait isolé sur les scènes régionale (risque d’engrenage) et internationale avec le risque de sanctions. C’est ce que prévoit tout du moins le droit international, même si l’Histoire montre qu’Israël a toujours évité les condamnations du Conseil de Sécurité de l’ONU grâce au veto américain. Celui-ci serait-il toujours là en cas d’aventure solitaire d’Israël ?
-          Le succès de l’opération demeure très incertain, car le régime iranien a fait construire ses installations nucléaires à de nombreux endroits sur son territoire et les a enfouies très profondément. Il y a aurait forcément des dégâts mais un anéantissement total des infrastructures est difficile à envisager, de l’aveu même des militaires.
-          En choisissant d’attaquer, Israël prend également le risque de subir des contre-attaques sur plusieurs fronts. La réponse iranienne s’ajouterait aux initiatives du Hezbollah, de la Syrie et du Hamas. Israël a-t-il évalué le coût humain d’une telle aventure ?
-          Enfin,  Israël incarnerait la puissance ayant mis le feu à une région déjà très sensible et les répercussions seraient mondiales, aussi bien au niveau politique (quelles réactions des grandes puissances, de l’Europe…) qu’économique (brusque montée des cours du pétrole entre autres)

Ce n’est pas la première fois qu’Israël tente ce genre d’intimidations à l’encontre de l’Iran. Certes, le contexte est particulier avec le Printemps arabe et le drame syrien, mais Israël n’a pas en vérité intérêt à entrer en conflit direct avec l’Iran. Les deux pays entretiennent des relations économiques qui s’élèvent à plus d’un milliard de dollars, et comme nous venons de le voir, Israël serait le grand perdant sur le moyen et long terme d’un tel affrontement.

Rappelons enfin que même si l’on peut comprendre la crainte d’Israël quant à l’accession par Téhéran de l’arme nucléaire, cette dernière n’a jamais été utilisée depuis 1945 dans un conflit et a même permis à des ennemis d’avoir des relations plus équilibrées et apaisées, à l’image de l’Inde et du Pakistan. Comme je l’avais écrit dans une précédente analyse, l’objectif de l’Iran n’est pas l’anéantissement d’Israël mais bien de provoquer une redistribution des cartes au Moyen-Orient.

mercredi 8 février 2012

Réflexions sur le cyberespace et les Anonymous


Depuis quelques temps déjà, le cyberespace est en ébullition. Les révolutions arabes l’ont médiatisé à outrance via l’action des nombreux blogueurs et autres internautes qui s’en sont servis pour faire connaître leur cause et organiser leurs mouvements. A présent, une autre actualité le met sur le devant la scène avec les attaques des Anonymous contre diverses entités : entreprises (Sony), structures étatiques (Ministère de la Défense)… Leur nom est à la fois signe du secret qu’ils revendiquent que du manque d’informations disponibles pour mieux les cerner.

Leur vendetta a commencé juste après l’arrestation de Kim Schmitz, le fondateur de Megaupload, un site légal en lui-même mais facilitant les échanges de fichiers illégaux. Pour dénoncer l’action des instances policières et judiciaires américaines qui, il est vrai, pose de sérieuses questions quant à la mainmise des Etats-Unis sur le Web, ils ont procédé à des attaques informatiques plus ou moins puissantes et complexes, celle contre Sony étant la plus remarquable dans son élaboration et les résultats obtenus : pendant plusieurs heures, le contenu musical du géant japonais était téléchargeable gratuitement. Ce succès témoigne de leur volonté et surtout de leur capacité à s’en prendre aux plus grands, les faisant passer pour des contestataires du virtuel, voire les promoteurs d’un nouveau système politico-sociétal.

Il est vrai qu’il est difficile de comprendre ce qui les relie tant leurs actions revêtent des perspectives éloignées : quel est le lien entre une attaque contre l’Eglise de la Scientologie, les cartels mexicains ou des sociétés du Web (PayPal par exemple)? Cette pluralité d’initiatives est à mettre sur le compte de l’hétérogénéité même des Anonymous qui ont des intérêts personnels, ou dans le meilleur des cas, partagés par des petits groupes de cyberactivistes. De cette réalité on peut en caricaturant à peine comparer les Anonymous à la nébuleuse terroriste Al-Qaida, dans le sens où l’intérêt est dans l’appartenance à une franchise célèbre qui confère une relative légitimité. Ainsi émergent des groupes Anonymous dans de nombreux pays, à l’instar de la France, où un groupe dénommé Anonymous France a revendiqué plusieurs attaques, qui n’ont rien de comparable en terme de puissance à leurs homologues anglo-saxons.

C’est d’ailleurs le danger qui guette les Anonymous : l’absence de structure même souple, gage jusqu’à présent de leur sécurité, ne les prémunie pas de campagnes de désinformation opérées par des usurpateurs ou les services de sécurité des Etats touchés. Plusieurs appels à entreprendre des piratages de sites web n’ont pas été suivis des faits (projets contre Wall Street, Facebook…), les « vrais » Anonymous ayant du publier des démentis pour expliquer que l’initiative ne venait pas d’eux. Ces communications médiatisées mais mal maîtrisées constituent le talon d’Achille des Anonymous qui pourtant sont fondamentaux pour la construction progressive de notre cyberespace.

En effet, à travers leurs initiatives diverses, ils cherchent à alerter l’opinion sur deux problèmes majeurs qui ont des conséquences aussi bien dans le virtuel que dans le monde réel. Il y a en premier lieu le retard conceptuel de nombreux pays européens qui laisse les Etats-Unis et la Chine principalement modeler le cyberespace à leur image, le cloisonnant et transposant dans le virtuel des considérations géopolitiques du monde réel. Le pouvoir des Etats-Unis de couper quand ils le souhaitent un site internet hébergé dans n’importe quel endroit du monde fait réfléchir quant à la dimension universaliste et démocratique du cyberespace revendiquée par certains. Dans une perspective différente mais parallèle, la Chine a procédé à une « frontiérisation » du cyberespace, le censurant pour museler des contestataires toujours plus nombreux, avec un certain succès jusqu’à présent.

Mais surtout, ce à quoi les Anonymous cherchent à nous mettre en garde, c’est le manque criant de sécurisation de l’information, qu’elle soit professionnelle ou personnelle, sur la Toile. Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, nous mettons en ligne toujours plus d’informations ayant trait à nos modes de vie, pensant qu’elles sont protégées et accessibles que de nous seuls. Or, la présence inévitable de failles de sécurité informatique, sans cesse mise en exergue par les Anonymous, est une donnée exploitable par des organisations mafieuses qui se développent sur Internet.

En agissant ainsi, les Anonymous nous incitent à ne pas voir dans le cyberespace un monde à part mais bien un espace aux connectivités multiples avec le monde réel.