jeudi 31 mars 2011

La guerre en Libye: une question de droit et de morale et un piège à éviter

Lorsque j'ai évoqué auprès d'amis mon sentiment à l'égard de ce qui se passe en Libye, on m'a accusé de cynisme, d'adopter une attitude munichoise et de sous-estimer le succès de l'opération militaire en cours. Puisse ce blog me permettre de préciser ma pensée et mon opinion.
Dans la foulée du "Printemps arabe" qui secoue le Maghreb et le Proche-Orient, se transformant par ailleurs en "Printemps des révolutions", la Libye que l'on pensait au départ non sujette à de tels bouleversements est en vérité en train d'en payer le prix le plus fort. Le Colonel Kadhafi, en entrant dans le jeu de la provocation et de la répression médiatique a donné raison à ses détracteurs. Très vite, et contrairement aux cas tunisien et égyptien, il a repris le dessus sur les forces d'opposition, faiblement équipées militairement et dépourvues de leader et de structure. Ce "grain de sable dans la belle machine révolutionnaire arabe" a profondément bouleversé les puissances occidentales. Ces dernières se sont senties investies d'une mission, à l'instar surtout de la France, à savoir aider les forces d'opposition.
Toutefois, force est de constater que la situation est loin d'être claire: la résolution 1973 (conférence de Londres) a permis l'emploi de la force pour protéger la population de Benghazi, promise à être massacrée par les troupes de Kadhafi, mais le manque volontaire de précision et de rigueur dans la rédaction de la résolution est tel que l'on peut lui faire dire à peu près n'importe quoi! C'est ainsi que la France et l'Angleterre se sont ouvertement prononcées pour un départ de Kadhafi, la France par la voix de Sarkozy allant jusqu'à faire d'un obscur conseil libyen le porte-parole officiel du pays. Le devoir de protéger semble bien se mouvoir en droit d'ingérence, bien que ce dernier n'ait aucune réalité juridique.
Ce sentiment est d'ailleurs renforcé par les critiques, plus ou moins calculées, des pays de la Ligue arabe et de la Russie, qui s'émeuvent d'un néocolonialisme rampant. Les occidentaux sont-ils encore faiseurs de rois? On pourrait le penser lorsqu'on voit les fortes pressions occidentales pour des renversements politiques, aussi bien en Libye qu'en Côte d'Ivoire par exemple. Celles-ci se manifestent par des envois d'armes aux insurgés ou des actions financières visant à limiter le champ d'action des dirigeants, avec des résultats plus que discutables. Il suffit de souligner l'inadéquation entre les armes données aux insurgés et leur niveau de formation pour les utiliser.
Le plus important dans ce conflit, c'est qu'il peut provoquer un malaise (du moins chez moi) quant à ses conséquences politiques et morales. De quel droit brisons-nous la souveraineté nationale d'un état? Certes, nous avons un devoir de protection mais celui-ci ne nous donne pas le droit de décider de l'avenir d'un peuple. En outre, c'est une partie du peuple libyen qui s'est soulevé de lui-même: il doit donc assumer sa part de responsabilité. Et surtout, il ne s'agit que "d'une partie" du peuple libyen qui s'oppose au Colonel. On ne peut, et on ne doit pas, schématiser une situation géopolitique d'une telle complexité, en parlant "du pouvoir" et "du peuple". Dans chacune de ces deux entités se mêlent des enjeux de pouvoirs divers qu'il convient de traiter au cas par cas.
Par ailleurs, que dire de la "protection" proposée par les puissances occidentales? Pourquoi avoir mis en exergue le fait qu'aucune manoeuvre terrestre ne serait mise en place, sachant pertinnement que c'est faux, des militaires devant être sur les zones de combat pour guider au mieux les bombardements? Tout simplement, et tristement, pour rassurer les populations occidentales, pour qui une guerre aérienne est moins "insoutenable" qu'une guerre dite classique...
Pourtant, et parce que c'est notre devoir d'aider le peuple libyen et d'éviter qu'il ne se sépare en plusieurs entitées, on aurait du privilégier une opération terrestre. En effet, outre la "zone d'exclusion militaire" mise en place, la séparation physique des deux protagonistes par une force internationale sous l'égide de l'ONU aurait permis d'éviter des affrontements meutriers et d'inciter les acteurs à négocier devant une situation de blocage. On aurait ainsi éviter un massacre tout en respectant les rapports de force et en ne piétinant pas la souveraineté d'un état. Pour y arriver, un courage politique fort eut été nécessaire. Dommage qu'il fasse défaut en ces temps de politique à court terme.

lundi 14 mars 2011

Le drame japonais

Vendredi dernier, le Japon a connu un séisme de magnitude 8.9 sur l'échelle de Richter. De ce séisme a suivi un tsunami avec des vagues atteignant plus de 17 mètres de hauteur et balayant tout sur leur passage. Le bilan humain est difficilement quantifiable pour l'instant: d'un millier de morts, on peut légitimement penser que le bilan sera bien supérieur, sans doute pire que le séisme de Kobé. Outre le drame humain, il convient de souligner que cette catastrophe a des répercussions néfastes à tous les niveaux: économie, infrastructures, systèmes financiers sont déjà affectés et des conséquences humaines sont d'ailleurs plus que probables. En témoigne les premières craintes concernant les centrales nucléaires qui ont été endommagées de façon plus ou moins graves. On ne peut pour le moment que procéder par conjectures mais force est de constater que le pire est devant le peuple japonais.
Le pays saura se relever. Les grandes catastrophes précèdent bien souvent un essor économique pour de nombreux pays qui monopolisent la population pour reconstruire les infrastructures, remettant ainsi en fonctionnement la "machine bloquée". Mais deux idées viennent assombrir le tableau: ce désastre restera pour des années un drame psychologique pour les Japonais. Mais surtout, sans verser dans une idéologie pro-nature, il convient de noter que ce drame nous pousse nécessairement à nous interroger quant à la valeur et au sens de notre existence.
Nous faisons ici appel à la philosophie et à l'histoire. Au nom des principes de "consommation", du "besoin de toujours plus", nous avons été amenés à aller au delà de ce qui nous était possible. En acceptant cette spirale qui crée un risque d'annihilation de l'espèce humaine réel, nous remettons en cause notre condition d'homme et la catastrophe présente nous rappelle notre insignifiance à l'échelle de la planète.
Il est à peu près certain qu'un débat aura lieu, au moins en France, en Allemagne et au Japon, concernant la technologie nucléaire. Il sera sans doute mal posé, car il provoque une gêne indirecte auprès de nous: sommes-nous près à renoncer à notre mode de vie? Rien n'est moins sûr.
Rappelons enfin que la caractéristique philosophique du nucléaire est qu'il apose les conséquences des erreurs d'aujourd'hui sur les générations de demain. Quid de la responsabilité de l'homme? En prenant des décisions qui engagent sur des centaines d'années, ne sommes-nous pas en train de remettre en cause la liberté d'autrui et de ceux qui nous suivront?
Pour l'heure, pensons à ce pays qui souffre et dont le courage et le calme de son peuple sont à méditer.

vendredi 11 mars 2011

La situation en Libye, du grotesque sur fond de crimes

Il y eut au départ un dictateur, craint des occidentaux de par sa capacité à perpétrer des attentats meurtriers. Il y eut par la suite le Colonel, soucieux de s'échapper de l'"Axe du mal" dans lequel Georges Bush l'avait inclus avec l'Iran et la Corée du Nord. Il y a désormais un bourreau qui symbolise les erreurs d'analyse et les compromissions du camp occidental.
Sous prétexte d'avoir renoncé à son programme d'enrichissement nucléaire, le Colonel Kadhafi était redevenu fréquentable en 2003, et ce d'autant plus qu'il représentait un triple atout: un -soit-disant- rempart contre Al-Qaida, une limite à l'immigration de masse vers l'Europe moyennant de coquettes sommes d'argent (plusieurs milliards pour l'Italie), des exportations vers l'Europe de son pétrole.
Tout ceci a désormais volé en éclat, et la brutalité du changement du à la révolution est proportionnelle aux caprices du Colonel auxquels le Président Sarkozy s'était employé de répondre, malgré des critiques au sein de la classe politique. Et voilà que ce même Président veut désormais entreprendre une action militaire avec le Royaume-Uni, laissant de côté les USA, l'Otan et l'UE... L'erreur de stratégie diplomatique se double d'une erreur d'analyse profonde.
Certes, des massacres ont lieu actuellement en Libye et on ne peut que les déplorer. Mais intervenir militairement serait une erreur que nous payerions pendant des années et ce pour plusieurs raisons:
- l'empressement français à désigner l'opposition comme principale interlocutrice de la Libye témoigne d'une diplomatie de l'instant, non réfléchie, visant à rattraper les erreurs tunisiennes et égyptiennes. En effet, l'opposition n'est pas véritablement structurée et rien ne dit que ce sera elle qui prendra le pouvoir.
- la Libye est un pays tribal, attaché à son indépendance. Un éclatement est peu probable, mais il convient de souligner la multiplicité des opinions du "peuple libyen", si l'on peut employer cette expression. Le Colonel Kadhafi a encore des soutiens et son armée ne lui a pas fait défaut pour l'instant.
- les insurgés ne demandent pas l'envoi de forces étrangères, ils souhaitent avoir l'armement nécessaire pour affronter dans un semblant d'égalité les forces de Kadhafi. Rappelons qu'un bon nombre de cette force de soulèvement est constituée de jeunes inexpérimentés et dépourvus d'armes efficaces.
- l'attaque frontale, car il s'agit bien de cela, proposée par le Président Sarkozy, serait plus que délicate, car elle supposerait l'envoi massif d'avions alors qu'une majorité d'entre eux sont déjà sollicités ailleurs (Côte d'Ivoire, Afghanistan), des hommes sur le terrain pour saboter les installations de défense libyenne avec un risque de perte élevé, et un sentiment d'ingérence qui rappellerait rapidement l'arrivée des Américains en Irak.
Parce qu'on ne peut rester inactif devant le malheur qui frappe la Libye, parce que l'on sait qu'un moment ou un autre, le Colonel perdra, il faut agir mais de façon détournée. Deux solutions rapides s'offrent aux occidentaux: bloquer les avoirs de Kadhafi par des systèmes légaux ou non pour favoriser les désertions dans son armée, et fournir aux insurgés des armes par des canaux "discrets". C'est aux Libyens de faire leur révolution, mais il nous revient de ne pas les abandonner entre les mains d'un dictateur qui n'hésitera pas à réprimer dans le sang l'opposition.