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vendredi 9 décembre 2011

Sommet européen : un accord de demi-mesures


Le Sommet européen : qu’en penser…
Les conclusions du Sommet européen commencé hier ne sont pas encore définitives mais l’on peut déjà tirer quelques enseignements intéressants.  Soulignons tout d’abord que la nuit fut courte mais riche en rebondissements, l’observateur des événements passant de la crainte à un relatif soulagement.

En effet, les presses européennes titraient depuis plusieurs jours sur « le sommet de la dernière chance », lui conférant une importance phénoménale et accentuant proportionnellement la pression sur les dirigeants politiques chargés de trouver une solution. Il semblait même qu’en cas d’échec, ce soit la fin de l’euro ! Un article très intéressant du Monde.fr listait hier tous les sommets depuis mars 2011 et s’attachait à répertorier la sémantique employée qui avait pour caractéristique principale d’être constamment alarmiste. Ainsi, la presse, les politiques et les agences de notation y allaient de leur pronostic négatif, alimentant ainsi le mécanisme d’auto réalisation : plus l’on pense à l’échec, plus sa probabilité de se réaliser est grande.
Cette situation est d’autant plus intéressante que les discours prononcés par la Chancelière Merkel, le Président Sarkozy, le directeur de la BCE Monti en ce début de matinée étaient au contraire d’un optimisme réel, et sans aucun doute exagéré. On est en droit de s’interroger sur le contenu de leurs propos, volontairement vagues en raison de l’absence de décisions pour les modalités techniques, mais censés rassurer les marchés. Ces derniers ne sont pas dupes et ont ouvert en baisse, constatant que les objectifs visés ne sont pas atteints.

La plus grande déception est sans aucun doute l’absence de réforme des traités européens, un accord intergouvernemental ayant été privilégié. L’Europe des Etats détient donc le véritable pouvoir, au détriment des instances européennes compétentes qui avaient une carte à jouer pour « plus d’Europe », c’est-à-dire favoriser les liens et l’harmonie entre les Etats-membres.

Qui plus est, l’accord retenu n’a pas été accepté par tous : les 17 membres de la zone euro et 6 membres de l’Union européenne ont donné leur accord, contrairement à la Grande Bretagne et la Hongrie qui ont opposé un non catégorique, et sans doute la Suède et la République Tchèque. Le refus de David Cameron n’est en aucun cas une surprise, les déclarations britanniques avant le sommet étant souvent proches d’un euroscepticisme exacerbé ; le Premier ministre britannique avait, semble-t-il, demandé à ce que la City ait un rôle plus fort dans la gestion des questions financières avec un droit de veto pour toute mesure allant contre les intérêts de la Grande-Bretagne.

Mais le vrai problème est que ce sommet consacre l’existence d’une Europe fragmentée, faite de cercles concentriques. Il y a donc à présent l’Union européenne à 27, les membres de la zone euro à 17, et ceux qui acceptent l’accord soit 23 membres. La demande de visibilité dans l’initiative politique de l’Europe, réclamée par les marchés et les agences de notation, n’a assurément pas été entendue par les dirigeants européens.

Cette fragmentation de l’Europe est une solution de facilité pour ses membres qui, au lieu de penser à l’intérêt de leur union qui aurait des conséquences positives mécaniques au niveau national, refusent de faire de véritables compris et surtout de faire preuve de solidarité. Or, la solidarité est à la base de la construction européenne. L’Europe qui sort de ce sommet est clairement fragilisée.

Pourtant, des avancées notables ont eu lieu, ne serait-ce qu’en matière budgétaire, où l’on se dirige vers davantage de cohésion. De même, le SME (mise en place prévue juillet 2012), qui succédera en 2013 au FESF, sera un outil majeur pour aider les Etats en difficulté. Mais comme à chaque fois, l’Europe ne va pas au bout de sa logique. Par exemple, l’Allemagne souhaite que les Etats laxistes soient automatiquement sanctionnés financièrement par la Cour de Justice et qu’un droit de regard soit exercé sur leur politique budgétaire ; mais selon les informations disponibles aujourd’hui, les Etats concernés pourraient contourner le problème dans la mesure où de telles mesures nécessiteront le vote des Etats membres. Nul doute que les pressions y seront reines, et surtout il pourra sembler assez étrange qu’un Etat soit condamné par un groupe d’Etats ayant eux-mêmes des difficultés budgétaires.  De même, la BCE voit son rôle croître avec la « gestion » du SME / FESF, mais sans avoir de licence bancaire. Outre le fait que le terme « gestion » est vague, la BCE ne se voit pas donner les armes nécessaires pour être une vraie banque centrale, comme le sont celles des USA et de Grande-Bretagne.

Au fond, l’avancée réelle est que la machine européenne n’est pas bloquée. Les dirigeants européens, à défaut d’une réponse proprement européenne au sens conceptuel du terme, ont présenté un plan fait de demi-mesures. Ce n’est pas suffisant pour résoudre la crise et calmer les marchés, mais c’est déjà un petit pas. On peut se demander toutefois si l’Europe n’est pas en train de perdre son âme, sa volonté de répondre coûte que coûte aux pressions des marchés la conduisant à agir dans l’instant, dans la désunion et sans réel projet fort pour les prochaines années.

Les prochains jours vont être intéressants à observer, en particulier les aspects techniques des mesures prises, et surtout les réactions des marchés. On peut prendre le risque en tout cas de parier que de nombreux autres sommets sont à prévoir, tant les solutions apportées sont dérisoires comparées à l’ampleur de la crise. Plus d’Europe est nécessaire, mais il faut que les dirigeants s’en donnent les moyens.

Interview sur le Sommet européen du 8 décembre, Journal de 7h00, 9 décembre 2011

Interview disponible si besoin

mercredi 2 novembre 2011

Le séduisant danger d'une Europe à deux vitesses

Alors que les dirigeants européens semblent, sous la houlette du couple franco-allemand, avoir trouvé une solution au moins temporaire à la dure crise qui secoue une partie des Etats, l’idée que l’action d’une Europe à 27 a fait son temps semble se propager, sans provoquer de réelle réaction. Aussi bien les politiques que les organisations pro-européennes ne semblent guère s’offusquer de ce qui remettrait en cause selon moi le sens même de l’Europe.

Martine Aubry avait même jugé intéressante cette idée d’une Europe à deux vitesses, afin de ne pas la laisser dans la léthargie qu’elle connaît actuellement. L’Europe est une construction unique en son genre, qui suscite aussi bien la méfiance que l’étonnement positif de la part des autres puissances, les Etats-Unis prédisant son implosion prochaine alors que d’autres Etats comme l’Inde s’interrogent quant à la possibilité d’un modèle transposable.

L’Europe a traversé de nombreuses épreuves, parfois provoquées par ses membres fondateurs, sans jamais cesser d’avancer, grâce aux initiatives de grands hommes politiques qui avaient une vision qui fait cruellement défaut aujourd’hui. De sa mise en place au début des années cinquante à aujourd’hui, l’Europe n’a eu de cesse d’accepter de nouveaux membres, avec certes des prérequis indispensables en particulier en matière de respect des droits, mais tout en ayant cette souplesse relative en matière économique qui lui a conféré une réelle dimension humaniste.

Vertueux et mauvais élèves

Cette dernière a cependant été remise en cause avec l’entrée en 2004 de dix nouveaux Etats, leur sentiment européen étant pondéré par une forte volonté pour la plupart d’entre eux de se soustraire à l’influence russe et se rapprocher de l’Occident.

Cet ajout aurait dû conduire à une réflexion de grande ampleur sur l’Europe que nous désirons, sur ses moyens d’action, mais cela n’a pas été le cas, l’impulsion politique ayant fait défaut, si bien que nous sommes aujourd’hui dans une quasi-impasse, avec des processus de décision contraignants et une lenteur qui empêche l’Europe d’avoir les mêmes armes que ses partenaires américain et chinois.

La crise économique et financière actuelle a mis en lumière les disparités croissantes entre Etats européens, si bien que l’on distingue désormais les vertueux (Europe du Nord, Allemagne) des mauvais élèves (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) du sud de l’Europe.

Le principe de solidarité

On a donc vu − au départ de façon peu médiatique − émerger des interrogations de la part des responsables des Etats dit vertueux pour savoir s’il fallait toujours aider les Etats dans le besoin. Le principe de solidarité n’est pas inné, il s’acquiert à travers un long travail, et l’instinct humain peut le remettre en cause lorsqu’il y a danger.

Alors que ces Etats ressentent dans une faible mesure les effets de la crise, ils tergiversent pour aider leurs camarades et partenaires européens, qui sont toujours plus proches d’un effondrement de leur économie, voire de la société. Les diverses manifestations à Athènes, Madrid et Rome témoignent de ce sentiment d’abandon de populations qui savent qu’elles doivent faire des efforts, mais pas au prix de sombrer dans la misère.

Certes, ces Etats ont vécu au-dessus de leurs moyens pendant des années, mais les autres "sages" puissances n’ont que peu agi pour les contraindre à une meilleure gouvernance.
L’Irlande, surnommée le "Tigre européen", en référence aux nouvelles puissances asiatiques, était un paradis fiscal bien utile pour des sociétés européennes désireuses de payer moins d’impôts.
L’Espagne s’est fabriquée une croissance artificielle avec une bulle immobilière qui éclate aujourd’hui, mettant à la rue des milliers de famille, alors que des milliers de logements ont été construits en trop et demeurent inoccupés.

Responsabilité partagée ou division

La responsabilité de ce qui se passe en Europe doit être partagée et assumée par tous ses membres, y compris l’Allemagne qui a su maintenir son niveau d’excellence grâce à ses partenaires.

Au lieu de jouer la division, qui ne signifierait rien d’autre que la fin de l’Europe, les dirigeants auraient tout intérêt à entreprendre de vastes réformes au niveau européen, et ce dans deux directions : au niveau institutionnel en rendant plus démocratique et rapide les processus de décision, et par voie de conséquence, en œuvrant à une refonte des principes économiques entre partenaires, pour éviter des disparités néfastes à chacun.

Il faut reconnaître que ce n’est pas actuellement le chemin retenu, mais que serions-nous dans une Europe à deux vitesses, ou plus concrètement dans deux Europe ? Aurions-nous les capacités suffisantes pour exister à l’échelle planétaire ?

L’idée d’une Europe à deux vitesses s’apparente à une longue traversée, où les forts décideraient d’aller plus vite, laissant au passage les faibles sur le bord de la route. Seraient-ils au final toujours aussi forts ? Rien n’est moins sûr.

L’Europe est à un tournant de son histoire : elle peut aussi bien s’abîmer que se sublimer.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/04/le-seduisant-danger-de-deux-europe_1598455_3232.html

vendredi 14 octobre 2011

L'international, le parent pauvre du débat socialiste français

Dans une précédente chronique, je m'interrogeais sur la place qu'aurait la politique internationale dans la campagne présidentielle. Je mettais en garde les candidats socialistes à l'investiture du risque que Nicolas Sarkozy axe sa campagne sur sa stature de président en s’appuyant sur ses multiples initiatives et prises de position internationales, dont le succès il est vrai reste à relativiser. Et c'est exactement ce qui se passe !

Alors que les médias concentraient le 9 octobre dernier, lors du premier tour de la primaire citoyenne, la majeure partie de leurs écrits et reportages à la primaire, ils faisaient en même temps allusion à la rencontre entre le président Sarkozy et la chancelière Merkel pour parvenir à un accord concernant la crise qui secoue l'Europe. Cette simple allusion rappelait inconsciemment aux lecteurs et téléspectateurs les enjeux diamétralement opposés de la journée.

Le débat d'entre-deux-tours a montré le fossé qui sépare encore le candidat socialiste et le président Sarkozy. Certes, ce dernier est déjà au pouvoir depuis cinq ans et par la force des choses, il a eu le "loisir" de penser international, en particulier lorsque le climat intérieur était délicat voire négatif à son encontre, la stratégie étant connue de tous. Mais lorsque la véritable campagne va commencer, les électeurs ne chercheront pas de circonstance atténuante à l'un ou à l'autre. Ils se décideront en fonction de ce que chacun proposera et surtout, avec quel sens de la persuasion chacun défendra ses arguments.

Les échanges entre Martine Aubry et François Hollande sont à ce titre assez désopilants, tant ils demeurent dans le vague et le théorique. A leur décharge, il est vrai que le thème de la politique étrangère a été relégué à la fin de l'émission, comme pour se donner bonne conscience à propos d'un sujet qui serait censé ne passionner personne ; je fais sans doute l'erreur de penser le contraire. Les journalistes ont posé deux, trois questions, sans pousser dans leurs retranchements les candidats qui auraient eu pourtant l'occasion de se départager et de se donner une image de présidentiable. A croire que les journalistes eux-mêmes n'étaient pas intéressés...
Je retiendrai personnellement trois thèmes :

Les rapports Chine / France

La partie sur les rapports entre la Chine et la France fait penser que les candidats vivent dans un monde imaginaire, où tous nous aspirerions à la paix et à l'égalité entre nous. Martine Aubry et François Hollande s'offusquent que la Chine décide seule de la valeur de sa monnaie et que son modèle économique conduise à une concurrence déloyale avec ses partenaires économiques, mais ne parviennent pas à formuler de réponses concrètes. Ils parlent de "dialogue", sous-entendant que cela n'a pas été fait jusqu'à présent.

Bien qu'ayant mis en évidence à plusieurs reprises les limites de la politique du président Sarkozy, je dois reconnaître que l'attaque des socialistes est sans fondement. La réalité est que pour dialoguer avec la Chine, il faut être en mesure de le faire ! Cela passe par un renforcement de notre influence qui est peu probable pour l'instant. Les deux candidats ont par ailleurs envisagé la taxation des produits étrangers qui ne respecteraient pas les mêmes réglementations que les produits français. La faisabilité d'une telle mesure me laisse pantois. Il est vrai qu'il est difficile à dire aux citoyens que nous sommes dépendants par la force des choses de la Chine, en lui confiant une part substantielle de notre besoin industriel, et en étant par ailleurs bien heureux de ne pas payer les produits à leur vrai valeur grâce à des travailleurs sous-payés et exploités...

L'entrée de la Turquie dans l'Union européenne

La partie sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne a atteint un sommet. Non contents de reprendre des arguments dont la véracité est plus que contestable, comme l'idée d'une Turquie permettant à l'Europe d'avoir une meilleure image dans le monde arabe, les candidats ont montré qu'ils ne maîtrisaient pas le sujet, envoyant un message plus que néfaste à la communauté turque qui réside en France, et aux Turcs en général. Focalisant leurs attaques sur les non-reconnaissances de Chypre et du génocide arménien, qui ne sont pourtant pas des points insurmontables selon des responsables turcs et européens, ils se rapprochent en cela de Nicolas Sarkozy. Or, l'entrée de la Turquie serait selon moi un aspect positif pour l'Europe qui a déjà tant de liens économiques et historiques avec cet État.

Qui plus est, il y a encore peu de temps, les Turcs s'enthousiasmaient d'une entrée dans l'Europe, peut-être plus que les ex-pays soviétiques, mais la lenteur des procédures et les oppositions de certains États commencent à les faire douter. Martine Aubry a agité le chiffon de l'islamisme en Europe, ce qui n'est pas très honnête, la Turquie faisant des progrès à pas de géant pour devenir toujours plus respectable. Certes, le pouvoir en place ne correspond pas au stéréotype européen : cela en fait-il pour autant un étranger ? J'en doute sincèrement. Je rappellerai enfin à Martine Aubry que la Turquie était jusqu'à peu assez isolée du reste du Monde arabe, eu égard à son système politique (une république), ses liens étroits avec les États-Unis et Israël, etc...

Une Europe à deux vitesses

Pour sortir l'Europe de la crise, les deux candidats ont, sans jamais employer le terme, parlé d'"Europe à deux vitesses", François Hollande demandant la fin du processus de décision à l'unanimité et Martine Aubry insistant sur le libre choix des "Etats en avance" de poursuivre la construction européenne. Ils se sont refusés à parler d'une fédération européenne, Martine Aubry employant l'expression de "Confédération des états-nations", qui n'est en aucun cas un synonyme ! Je reconnais cependant à l'ex première secrétaire du PS l'idée d'une élection par le Parlement du président de la Commission européenne, la légitimité de ce dernier et la démocratie en sortant inévitablement renforcés.

En revanche, comme dans ma précédente chronique, j'avoue ne pas comprendre comment François Hollande parviendrait à imposer son pacte à l'Allemagne, cette dernière n'étant en aucun cas pour l'instant dans une posture de soumission. Au contraire, la première puissance européenne, par ses sacrifices et sa compétitivité, détient les clés du futur de l'Europe pour l'instant. Il y aurait encore beaucoup à dire sur la politique extérieure de la France...

Pas une question pourtant des journalistes sur le Printemps arabe, sur les relations entre la France et l'OTAN bien que Martine Aubry se soit à plusieurs reprises vantée d'être en contact constant avec Anders Fogh Rasmussen, son secrétaire général, rien sur les relations entre la France et l'Afrique, entre la France et les États-Unis.

Martine Aubry est restée cantonnée à revendiquer ses liens avec le SPD, alors qu'un président est censé voir au-delà des considérations partisanes et d'anticiper au mieux les bouleversements géopolitiques de demain. Il reste plusieurs mois au candidat socialiste pour se donner une carrure de président. Cela passera nécessairement par une meilleure connaissance des enjeux internationaux et de la réalité des négociations internationales qui ne sauraient fonctionner avec des idéalistes non pragmatiques.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/203083;l-international-le-parent-pauvre-du-debat-socialiste.html

jeudi 26 mai 2011

L'Europe et ses Europes

L'Europe peut-elle imploser? Depuis de nombreuses années, le sujet fait l'objet de vifs débats de l'autre côté de l'océan, où l'Europe apparaît comme un ovni, de par la multiplicité de différences et d'inégalités qui parviennent pourtant à faire un tout qui fonctionne. L'existence même de l'Europe et sa longévité mettent à mal l'argumentaire des défaitistes mais un basculement, du moins au niveau intellectuel, pourrait s'opérer prochainement. Trois pays peuvent le faire penser:

- la Grèce, aidée par l'Europe et le FMI, est dans une situation catastrophique. Incapable de rembourser les 110 milliards d'euros déjà prêtés et sans doute perdus, elle en demande 60 de plus pour tenir. Les marchés financiers ne s'y sont pas trompés et attaquent la Grèce en misant sur son incapacité à réagir rapidement. Empêcher la Grèce de faillir devrait pourtant être un impératif, au sens kantien, car elle est une des portes d'entrée majeures de l'immigration illégale. De plus, sa jeunesse, pour une partie manipulée par des groupes radicaux, peut accentuer l'instabilité déjà très présente, surtout au niveau économique. Les investisseurs prêts à tenter leur chance en Grèce sont désormais quasi inexistants. L'Allemagne, en pointant la Grèce du doigt comme le "mauvais élève" européen, ne fait rien pour arranger les choses et exacerbe les nationalismes. Pourtant, l'Allemagne devrait se souvenir que sa puissance tient entre autres de ses liens commerciaux avec les Etats européens.

- le Portugal connaît une crise économique sans précédent qui l'a conduit à demander l'aide du FMI et de l'Europe. Plus de 78 milliards d'euros ont été prêtés et les effets positifs ne se feront sentir qu'en 2013: pour cette année et l'année prochaine, le Portugal sera en récession. Des réformes sont attendues pour relancer l'économie et surtout l'assainir, l'objectif étant de la rendre bien plus dynamique qu'elle ne l'est pour l'instant. Cela ne peut aller sans heurts, à l'instar du pouvoir lusitanien qui fonctionne actuellement par interim, en attendant de prochaines élections. Il serait bon que le plan annoncé par le Premier ministre José Socrates fonctionne; rappelons que l'intégration du Portugal dans l'Europe a été le fruit d'un long cheminement et que beaucoup d'Etats européens historiques ne pensaient pas que le Portugal avait sa place en Europe.

- l'Espagne est clairement le cas le plus problématique. Les dernières élections sont à ce titre symptomatiques d'un peuple en perdition, qui vote par défaut: en effet, la défaite des socialistes s'explique davantage par une défiance vis à vis des partis politique que par une véritable adhésion au parti de droite. La corruption, favorisée par une mafia très discrète mais tentaculaire (sport, bâtiment), gangrène littéralement l'économie du pays, qui perd ainsi toute crédibilité. Mais surtout, l'Espagne doit faire face à sa jeunesse qui ne voit aucun avenir pour elle. Sur-diplômée, elle ne trouve pas sa place sur le marché du travail et vit dans une précarité alarmante.
L'expression la plus visible de ce malaise sociétal et politique est bien sûr le mouvement des "indignés", qui occupent la place Puerta del Sol depuis plusieurs jours. Il s'agit surtout de jeunes en quête d'un travail mais aussi de révoltés d'un système qui oublie les faibles, voire les conduit à la pauvreté. Passé l'importance médiatique, il convient de relativiser la portée de cette soit-disante révolution qui, sans leader, sans réelle politique, ne tiendra guère longtemps. En effet, la seule occupation d'un espace public, certes médiatique mais peu stratégique, ne saurait influencer la politique gouvernementale.

C'est un avenir sombre qui s'annonce pour l'Europe. Le risque d'une volonté d'exclure les pays défaillants n'est pas à exclure, malgré le cataclysme que ce choix provoquerait. Une politique d'union permettrait à l'Europe de se sortir grandie de ce bourbier. A elle d'agir!

jeudi 25 novembre 2010

La fin du "irish dream"?

Le "Tigre celtique" n'est plus... A l'image des "dragons asiatiques", pays du Sud-Est asiatiques caractérisés par une croissance économique et un développement très rapides, l'Irlande a connu une période faste qui a débuté dans les années 90 mais qui vient de s'achever brutalement.

Ce pays, symbole il y a encore quelques années d'attractivité et de dynamisme se voit aujourd'hui dans la nécessité d'accepter l'aide de l'Union européenne, mais également du FMI qui en général, assiste davantage les pays pauvres ou au bord de la faillite. Près de 85 milliards d'euros vont ainsi être distribués principalement aux banques irlandaises pour combler les déficits abyssaux accumulés en raison de placements plus que douteux, subprimes en tête.

En échange, l'Irlande vient de s'engager sur un plan de rigueur de près de 15 milliards d'euros qui devrai s'étaler sur quatre ans. Les deux tiers de ces économies devraient correspondre à des coupes budgétaires, le tiers restant à une hausse de la fiscalité. En revanche, refus catégorique de Dublin d'augmenter sa taxe sur les sociétés (fixée à 12.5%), l'une des plus basses d'Europe et qui permet à l'Irlande d'attirer de nombreuses sociétés, à l'image de Google.

Plusieurs remarques s'imposent:
1. Cette implosion du système irlandais, après celle du système grec, montre que l'orthodoxie en matière d'économie est désormais indispensable. En effet, le pouvoir des agences de notation s'est affirmé, tant et si bien qu'une note dégradée affaiblit le jour même la bourse de l'état concerné.
2. L'Europe se doit désormais d'avoir, outre une politique monétaire commune, une politique économique commune. On ne peut plus se permettre d'avoir des états qui faussent les règles, au nom de la souveraineté nationale, pour engranger des bénéfices, alors que d'autres, à l'instar de l'Allemagne ou des pays du Nord s'emploient à assainir leur économie. Indirectement, et de façon assez ironique, les agences de notation forcent l'Europe à s'interroger sur le sens et la réalité de son unité économique.
3. La façon dont l'Irlande agit est assez scandaleuse mais également "compréhensible", les guillemets étant ici plus que nécessaires. Son refus de relever la taxe pour les sociétés témoigne d'un égoïsme certain et d'un manque de considération total envers l'Europe et ses institutions. Mais peut-on vraiment faire des reproches à un état qui s'était opposé à l'Europe en 2008 et dont on a fait revoter le peuple afin qu'il approuve un traité? Le sentiment européen, au départ fort, est aujourd'hui proche du néant en Irlande. Au lieu de représenter l'espoir, l'Europe suscite désormais le mépris et la colère et les malheurs des peuples lui sont aujourd'hui imputés. Il suffit de lire les pancartes des manifestants...

Pour conclure, la crise irlandaise, de la même façon que l'a été la grecque, est un avertissement à l'égard d'une Europe qui doit s'affirmer au lieu de n'être qu'un pompier aux ordres des agences de notation et qui a la charge de corriger les erreurs des états peu sérieux.

Reste à savoir si la poudrière des états défaillants va s'arrêter. On peut légitimement en douter au vu des dernières informations concernant le Portugal et même l'Espagne. C'est tout un pan de l'Europe qui serait ainsi touché et qui pourrait, comme un château de cartes, affaiblir considérablement cette belle entité qu'est pourtant l'Union européenne.

jeudi 29 juillet 2010

L'Islande et le sentiment européen

Il y a moins d'un an, l'Islande était frappée de plein fouet par la crise financière internationale. Incapable d'honorer ses dettes, abandonnée par l'allié ancestral américain, pour ainsi dire à genoux, l'Islande s'est tournée vers l'Union européenne.

En soulignant que l'Islande est déjà membre de la zone EEE et de l'espace Schengen, plusieurs observateurs ont fait remarquer qu'une adhésion de l'Islande à l'Europe répondait à une certaine logique, adoptant ainsi un raisonnement proprement économique et occultant par la même occasion la notion même de sentiment européen.

En effet, tout porte à croire que la vision européenne des islandais est purement utilitariste. Liée quasi exclusivement aux USA (culture et fonctionnement), l'Islande n'a découvert l'Europe qu’après la tempête provoquée par la crise. Sur le moment prête à se jeter dans les bras de Bruxelles, elle est désormais sur la réserve, à en croire un sondage publié en juin, où seulement un quart des personnes interrogées se disent favorables à une entrée dans l'UE.

C'est que les islandais se sont rendus compte que l'adhésion incluait le respect d'un certain nombre de règles et que tous les problèmes ne seraient pas résolus d'un coup de baguette magique. A titre d'exemple, les difficultés des épargnants de la banque islandaise Icesave à se faire rembourser par l'Angleterre et les Pays-Bas ont plus que refroidi leur ardeur européenne.

Dans le même esprit, la crise a profondément bouleversé la structure économique du pays qui a opéré un puissant virage en abandonnant le secteur bancaire pour revenir à une économie plus traditionnelle, caractérisée par la pêche et en particulier la pêche à la baleine à laquelle l'UE s'oppose, ravivant de ce fait un nationalisme galopant.
Toutefois, il convient de souligner le clivage au sein de la société islandaise entre des pêcheurs et agriculteurs majoritairement anti-Europe et les milieux d'affaires pro-Europe, bien implantés à Bruxelles mais qui ne peuvent agir efficacement, du fait d'une monnaie trop sujette à des variations extrêmes.

Reste que le cas islandais est symptomatique du problème de définition de l''identité européenne qui se voit une fois de plus fragilisée. Il est à peu près certain que l'Islande intégrera l'Europe, mais à quel prix? Qui de Reykjavik ou de Bruxelles cédera? Le rapport de force n'est pas si clair.

En agissant à géométrie variable, l'Europe perd de sa crédibilité entre un empressement à l'égard de l'Islande et une volonté de faire durer le plus longtemps possible les négociations avec la Turquie par exemple, qui semble pourtant nourrie d'une profond sentiment européen. La Realpolitik économique de Bruxelles a ses limites...

mardi 27 juillet 2010

Naissance d'une diplomatie européenne, entre espoir et craintes

C'est un événement tout bonnement historique que vient de connaître hier l'Europe: la création du "Service européen d'action extérieure", autrement dit d'un service diplomatique européen. Passons sur le manque total de communication voire de publicité sur cette innovation qui, à terme, pourrait incarner une certaine cohérence et venons-en à son contenu.

Ce service ne sera opérationnel qu'à la fin de l'année, le temps de procéder à toutes les nominations et de composer des structures efficaces avec les milliers de diplomates et de fonctionnaires européens qui vont les constituer. Cette formidable machine diplomatique devrait permettre de donner un visage cohérent à l'Europe sur la scène internationale et défendre au mieux ses intérêts face aux grandes puissances que sont les USA et la Chine. A terme, l'Europe serait censée parler d'une seule voix.

Le conditionnel est donc de mise, symbolisant à la fois l'espérance en cette entité, mais également des doutes quant à son accomplissement. En effet, ce service ne se substitue pas aux autres services diplomatiques qui continueront à fonctionner, garantissant ainsi aux États le respect de leur souveraineté. Ce "doublon" a par ailleurs de fortes chances d'être une coquille vide car il ne pourra s'appuyer dans sa tâche que sur les informations que les services nationaux auront bien voulu donner.
 
Qui plus est, la directrice du service, Catherine Ashton, jouit d'une très mauvaise réputation en raison de ses multiples bourdes et de son manque réel de charisme et de sens politique. Certains pays, à l'image de la France et de l'Italie, cherchent à placer leurs hommes à des postes clés (le responsable du renseignement sera français par exemple) afin de contenir toute volonté de diplomatie profondément européenne. 

Ceci est très dommageable, aussi bien pour l'Europe que pour la France -entre autres-, qui vont se voir affaiblies. En effet, en ces temps de crise budgétaire, le Quai d'Orsay a vu son budget sérieusement imputé et a été fortement incité à trancher dans les effectifs, ce qui diminuera à terme sa capacité à influer sur la scène internationale. 

Tout ceci rappelle que la question "Qu'est-ce que l'Europe?" n'a pas encore été tranchée: voulons nous une "Europe des États" respectueuse des souverainetés nationales ou une "Europe fédérale", puissante et à même d'œuvrer à l'intérêt des Européens? 

Il semble que la voie la plus sage soit celle suivie par les Pays-Bas, la Suède et la Bulgarie qui prouvent, par leur volonté de fermer des ambassades, leur foi dans le réseau du nouveau service diplomatique européen pour les représenter. 
L'Europe de la diplomatie est à un tournant: ce serait une faute politique grave que de ne pas en tenir compte. 

mercredi 16 juin 2010

La mauvaise blague belge

Les résultats électoraux de dimanche dernier ont confirmé ce que beaucoup redoutaient: une très forte poussée de la Nouvelle Alliance, N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie), du très médiatique Bart de Wever, synonyme d'implosion de l'état belge. Il est clair que la victoire de de Wever marque un tournant dans l'histoire belge, mais il faut également rester pragmatique, en dépit de l'emballement médiatique très exagéré.

Contrairement à ce qu'on lit beaucoup dans la presse française, le N-VA n'est en rien un parti d'extrême-droite. A l'inverse du Vlaams Belang, le N-VA est un parti de gouvernement qui respecte les règles démocratiques. Notons toutefois que ses prises de position correspondent parfois à un certain racisme linguistique à l'égard des francophones. 

Par ailleurs, la position de de Wever est à présent très délicate. Arrivé au sommet, il ne peut à présent que chuter. Lui qui prône l'indépendance flamande serait sur le point de s'allier avec les socialistes du francophone Elio Di Rupo, dans une coalition plus qu'improbable, tant les deux dirigeants sont différents, aussi bien au niveau politique qu'au niveau personnel. Une telle coalition impliquerait des concessions des deux côtés qui n'auraient pour seule conséquence qu'une désillusion des électeurs. Ces derniers se tourneraient vers des partis extrémistes, avec les risques que l'on imagine aisément. 

La situation belge est en vérité révélatrice du mal qui menace l'Europe. Les disparités économiques entre régions d'un même état vont favoriser les partis régionalistes, quasiment tous à droite avec des relents d'extrême-droite. On pourrait ainsi assister à une implosion des états au pouvoir central faible, à l'image de l'Italie par exemple, et à l'émergence de régions puissantes, inclues dans une puissante fédération européenne. C'est d'ailleurs le rêve de de Wever.

L'influence belge en Europe est davantage symbolique que stratégique. Toutefois, son instabilité politique crée une crise qui s'étend au delà de ses frontières territoriales. Le silence de l'Europe est sinon coupable, au moins complice. 

Il y a de fortes chances pour que la géographie de l'Europe soit amenée à de profonds bouleversements d'ici quelques années. Pour le meilleur et pour le pire.



mercredi 9 juin 2010

Le socialisme espagnol à l'épreuve de la crise

Aujourd'hui se déroule à Madrid l'ultime table ronde entre le gouvernement de Zapatero et les différents syndicats et patrons au sujet la réforme du code du travail et des mesures d'aide à l'emploi. Il y a peu de chances que les discussions aboutissent, tant les désaccords sont grands mais le gouvernement a prévenu: dans tous les cas, la réforme sera faite. En France, ce serait un casus belli mais en Espagne, il semble qu'il n'y a plus rien à perdre.

Le projet du gouvernement est clair: pour relancer une croissance dont peu arrivent à y discerner le fifrelin d'un commencement, Zapatero souhaite développer les contrats de formation pour les jeunes, diminuer le temps de travail journalier pour éviter d'arriver au licenciement mais surtout, assouplir les démarches de licenciement et en diminuer les indemnités. 

Zapatero le socialiste a fait long feu; il est seul contre tous. Déjà le 27 mai dernier, son plan d'austérité n'avait été adopté qu'à une voix près, son légitimité à diriger le pays étant légitimement discutée!

Depuis, les manifestations se multiplient, à l'image des fonctionnaires hier qui protestent contre la baisse de leur salaire, laissant planer le risque d'une possible grève générale avec les conséquences fâcheuses que ce genre d'événement implique.

De ces réactions, un double constat s'impose: le socialisme d'aujourd'hui ne peut plus rivaliser avec la brutalité des marchés, dont l'influence sur les États semble se vérifier chaque jour un peu plus.
Par ailleurs, que fait l'Europe? Pourquoi ne donne-t-elle pas des garanties aux pays qui font des efforts à l'image de l'Espagne afin d'éviter des crises politiques? Son silence coupable aura sans aucun doute des conséquences fâcheuses lors des prochaines élections européennes. 

Nul ne peut annoncer la fin de cette crise tant cette dernière change de forme et contamine les économies des pays, tel un virus particulièrement virulent.