vendredi 9 décembre 2011

Sommet européen : un accord de demi-mesures


Le Sommet européen : qu’en penser…
Les conclusions du Sommet européen commencé hier ne sont pas encore définitives mais l’on peut déjà tirer quelques enseignements intéressants.  Soulignons tout d’abord que la nuit fut courte mais riche en rebondissements, l’observateur des événements passant de la crainte à un relatif soulagement.

En effet, les presses européennes titraient depuis plusieurs jours sur « le sommet de la dernière chance », lui conférant une importance phénoménale et accentuant proportionnellement la pression sur les dirigeants politiques chargés de trouver une solution. Il semblait même qu’en cas d’échec, ce soit la fin de l’euro ! Un article très intéressant du Monde.fr listait hier tous les sommets depuis mars 2011 et s’attachait à répertorier la sémantique employée qui avait pour caractéristique principale d’être constamment alarmiste. Ainsi, la presse, les politiques et les agences de notation y allaient de leur pronostic négatif, alimentant ainsi le mécanisme d’auto réalisation : plus l’on pense à l’échec, plus sa probabilité de se réaliser est grande.
Cette situation est d’autant plus intéressante que les discours prononcés par la Chancelière Merkel, le Président Sarkozy, le directeur de la BCE Monti en ce début de matinée étaient au contraire d’un optimisme réel, et sans aucun doute exagéré. On est en droit de s’interroger sur le contenu de leurs propos, volontairement vagues en raison de l’absence de décisions pour les modalités techniques, mais censés rassurer les marchés. Ces derniers ne sont pas dupes et ont ouvert en baisse, constatant que les objectifs visés ne sont pas atteints.

La plus grande déception est sans aucun doute l’absence de réforme des traités européens, un accord intergouvernemental ayant été privilégié. L’Europe des Etats détient donc le véritable pouvoir, au détriment des instances européennes compétentes qui avaient une carte à jouer pour « plus d’Europe », c’est-à-dire favoriser les liens et l’harmonie entre les Etats-membres.

Qui plus est, l’accord retenu n’a pas été accepté par tous : les 17 membres de la zone euro et 6 membres de l’Union européenne ont donné leur accord, contrairement à la Grande Bretagne et la Hongrie qui ont opposé un non catégorique, et sans doute la Suède et la République Tchèque. Le refus de David Cameron n’est en aucun cas une surprise, les déclarations britanniques avant le sommet étant souvent proches d’un euroscepticisme exacerbé ; le Premier ministre britannique avait, semble-t-il, demandé à ce que la City ait un rôle plus fort dans la gestion des questions financières avec un droit de veto pour toute mesure allant contre les intérêts de la Grande-Bretagne.

Mais le vrai problème est que ce sommet consacre l’existence d’une Europe fragmentée, faite de cercles concentriques. Il y a donc à présent l’Union européenne à 27, les membres de la zone euro à 17, et ceux qui acceptent l’accord soit 23 membres. La demande de visibilité dans l’initiative politique de l’Europe, réclamée par les marchés et les agences de notation, n’a assurément pas été entendue par les dirigeants européens.

Cette fragmentation de l’Europe est une solution de facilité pour ses membres qui, au lieu de penser à l’intérêt de leur union qui aurait des conséquences positives mécaniques au niveau national, refusent de faire de véritables compris et surtout de faire preuve de solidarité. Or, la solidarité est à la base de la construction européenne. L’Europe qui sort de ce sommet est clairement fragilisée.

Pourtant, des avancées notables ont eu lieu, ne serait-ce qu’en matière budgétaire, où l’on se dirige vers davantage de cohésion. De même, le SME (mise en place prévue juillet 2012), qui succédera en 2013 au FESF, sera un outil majeur pour aider les Etats en difficulté. Mais comme à chaque fois, l’Europe ne va pas au bout de sa logique. Par exemple, l’Allemagne souhaite que les Etats laxistes soient automatiquement sanctionnés financièrement par la Cour de Justice et qu’un droit de regard soit exercé sur leur politique budgétaire ; mais selon les informations disponibles aujourd’hui, les Etats concernés pourraient contourner le problème dans la mesure où de telles mesures nécessiteront le vote des Etats membres. Nul doute que les pressions y seront reines, et surtout il pourra sembler assez étrange qu’un Etat soit condamné par un groupe d’Etats ayant eux-mêmes des difficultés budgétaires.  De même, la BCE voit son rôle croître avec la « gestion » du SME / FESF, mais sans avoir de licence bancaire. Outre le fait que le terme « gestion » est vague, la BCE ne se voit pas donner les armes nécessaires pour être une vraie banque centrale, comme le sont celles des USA et de Grande-Bretagne.

Au fond, l’avancée réelle est que la machine européenne n’est pas bloquée. Les dirigeants européens, à défaut d’une réponse proprement européenne au sens conceptuel du terme, ont présenté un plan fait de demi-mesures. Ce n’est pas suffisant pour résoudre la crise et calmer les marchés, mais c’est déjà un petit pas. On peut se demander toutefois si l’Europe n’est pas en train de perdre son âme, sa volonté de répondre coûte que coûte aux pressions des marchés la conduisant à agir dans l’instant, dans la désunion et sans réel projet fort pour les prochaines années.

Les prochains jours vont être intéressants à observer, en particulier les aspects techniques des mesures prises, et surtout les réactions des marchés. On peut prendre le risque en tout cas de parier que de nombreux autres sommets sont à prévoir, tant les solutions apportées sont dérisoires comparées à l’ampleur de la crise. Plus d’Europe est nécessaire, mais il faut que les dirigeants s’en donnent les moyens.

Interview sur le Sommet européen du 8 décembre, Journal de 7h00, 9 décembre 2011

Interview disponible si besoin

mercredi 2 novembre 2011

Le séduisant danger d'une Europe à deux vitesses

Alors que les dirigeants européens semblent, sous la houlette du couple franco-allemand, avoir trouvé une solution au moins temporaire à la dure crise qui secoue une partie des Etats, l’idée que l’action d’une Europe à 27 a fait son temps semble se propager, sans provoquer de réelle réaction. Aussi bien les politiques que les organisations pro-européennes ne semblent guère s’offusquer de ce qui remettrait en cause selon moi le sens même de l’Europe.

Martine Aubry avait même jugé intéressante cette idée d’une Europe à deux vitesses, afin de ne pas la laisser dans la léthargie qu’elle connaît actuellement. L’Europe est une construction unique en son genre, qui suscite aussi bien la méfiance que l’étonnement positif de la part des autres puissances, les Etats-Unis prédisant son implosion prochaine alors que d’autres Etats comme l’Inde s’interrogent quant à la possibilité d’un modèle transposable.

L’Europe a traversé de nombreuses épreuves, parfois provoquées par ses membres fondateurs, sans jamais cesser d’avancer, grâce aux initiatives de grands hommes politiques qui avaient une vision qui fait cruellement défaut aujourd’hui. De sa mise en place au début des années cinquante à aujourd’hui, l’Europe n’a eu de cesse d’accepter de nouveaux membres, avec certes des prérequis indispensables en particulier en matière de respect des droits, mais tout en ayant cette souplesse relative en matière économique qui lui a conféré une réelle dimension humaniste.

Vertueux et mauvais élèves

Cette dernière a cependant été remise en cause avec l’entrée en 2004 de dix nouveaux Etats, leur sentiment européen étant pondéré par une forte volonté pour la plupart d’entre eux de se soustraire à l’influence russe et se rapprocher de l’Occident.

Cet ajout aurait dû conduire à une réflexion de grande ampleur sur l’Europe que nous désirons, sur ses moyens d’action, mais cela n’a pas été le cas, l’impulsion politique ayant fait défaut, si bien que nous sommes aujourd’hui dans une quasi-impasse, avec des processus de décision contraignants et une lenteur qui empêche l’Europe d’avoir les mêmes armes que ses partenaires américain et chinois.

La crise économique et financière actuelle a mis en lumière les disparités croissantes entre Etats européens, si bien que l’on distingue désormais les vertueux (Europe du Nord, Allemagne) des mauvais élèves (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) du sud de l’Europe.

Le principe de solidarité

On a donc vu − au départ de façon peu médiatique − émerger des interrogations de la part des responsables des Etats dit vertueux pour savoir s’il fallait toujours aider les Etats dans le besoin. Le principe de solidarité n’est pas inné, il s’acquiert à travers un long travail, et l’instinct humain peut le remettre en cause lorsqu’il y a danger.

Alors que ces Etats ressentent dans une faible mesure les effets de la crise, ils tergiversent pour aider leurs camarades et partenaires européens, qui sont toujours plus proches d’un effondrement de leur économie, voire de la société. Les diverses manifestations à Athènes, Madrid et Rome témoignent de ce sentiment d’abandon de populations qui savent qu’elles doivent faire des efforts, mais pas au prix de sombrer dans la misère.

Certes, ces Etats ont vécu au-dessus de leurs moyens pendant des années, mais les autres "sages" puissances n’ont que peu agi pour les contraindre à une meilleure gouvernance.
L’Irlande, surnommée le "Tigre européen", en référence aux nouvelles puissances asiatiques, était un paradis fiscal bien utile pour des sociétés européennes désireuses de payer moins d’impôts.
L’Espagne s’est fabriquée une croissance artificielle avec une bulle immobilière qui éclate aujourd’hui, mettant à la rue des milliers de famille, alors que des milliers de logements ont été construits en trop et demeurent inoccupés.

Responsabilité partagée ou division

La responsabilité de ce qui se passe en Europe doit être partagée et assumée par tous ses membres, y compris l’Allemagne qui a su maintenir son niveau d’excellence grâce à ses partenaires.

Au lieu de jouer la division, qui ne signifierait rien d’autre que la fin de l’Europe, les dirigeants auraient tout intérêt à entreprendre de vastes réformes au niveau européen, et ce dans deux directions : au niveau institutionnel en rendant plus démocratique et rapide les processus de décision, et par voie de conséquence, en œuvrant à une refonte des principes économiques entre partenaires, pour éviter des disparités néfastes à chacun.

Il faut reconnaître que ce n’est pas actuellement le chemin retenu, mais que serions-nous dans une Europe à deux vitesses, ou plus concrètement dans deux Europe ? Aurions-nous les capacités suffisantes pour exister à l’échelle planétaire ?

L’idée d’une Europe à deux vitesses s’apparente à une longue traversée, où les forts décideraient d’aller plus vite, laissant au passage les faibles sur le bord de la route. Seraient-ils au final toujours aussi forts ? Rien n’est moins sûr.

L’Europe est à un tournant de son histoire : elle peut aussi bien s’abîmer que se sublimer.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/11/04/le-seduisant-danger-de-deux-europe_1598455_3232.html

lundi 31 octobre 2011

Inondations en Thaïlande : pour une solidarité environnementale

La Thaïlande connaît depuis le mois d'août des pluies massives engendrant des inondations dévastatrices et ayant provoqué la mort d'au moins 427 personnes. Des centaines de milliers de maisons ont été détruites, la population sinistrée fuyant où elle peut. La capitale Bangkok n'a pas été épargnée, mais la situation aurait pu être pire si les autorités gouvernementales n'avaient pas décidé de sacrifier les villes avoisinantes. A présent que le pire semble être passé, que penser de ces événements qui n'ont au final que peu de "naturel" ?

En effet, peut-on simplement voir dans ce drame une "catastrophe naturelle" ? Certes, le pays, et la région dans son ensemble, sont habitués à des inondations, mais de cette intensité beaucoup moins. Plusieurs scientifiques ont déjà souligné la responsabilité du dérèglement climatique dans l'augmentation du nombre et des effets de phénomènes naturels, tels que les pluies, les tornades et les périodes de grand froid. C'est pourquoi le terme de catastrophe environnementale serait à privilégier, d'autant qu'il permet de distinguer deux types de causes de ce drame : la nature et l'action de l'homme sur plusieurs décennies.

Pas de frontières pour les catastrophes environnementales

L'exemple de la Thaïlande est tristement édifiant, tant il montre les dysfonctionnements de nos modes de pensée, l'absence de frontières pour ce qui est des conséquences des catastrophes environnementales et surtout l'absence de ce qu'il conviendrait de définir comme "la solidarité environnementale".

La construction effrénée et anarchique dans le pays a bouleversé sur le long terme une nature riche et fragile, tant et si bien que Bangkok s'enfonce dans un sol argileux, le phénomène s'accélérant avec les nombreux gratte-ciels qui émergent dans la ville. La mégalopole a pu préserver son centre des inondations, mais l'activité économique de la ville et du pays dans son ensemble a été durement touchée, voire paralysée.

Des conséquences en Europe et partout ailleurs

C'est ainsi, par le pouvoir de la mondialisation, que des entrepreneurs japonais, américains et européens subissent directement les effets des ces inondations, de nombreuses usines thaïlandaises étant sous les eaux. La conséquence est immédiate : la pénurie en composants va conduire à une augmentation du prix du produit final dans les prochains mois. Ainsi, un européen qui achèterait à Noël un ordinateur le paiera plus cher, et subira de ce fait les conséquences d'un événement qui s'est produit à des milliers de kilomètres.

Les Etats voisins de la Thaïlande qui ont peu été touchés profitent du drame de leur voisin, leurs usines prenant le relais et attirant les investisseurs étrangers. En effet, outre le facteur humain, il convient de prendre particulièrement en considération la dimension économique de cette catastrophe environnementale ; c'est ainsi que le gouvernement thaïlandais a déjà revu ses prévisions de croissance à la baisse et qu'il a par précaution déplacé certaines activités boursières dans une cité balnéaire pour ne pas couper le pays de l'ensemble du réseau économique et financier de la planète.

Qui plus est, une catastrophe environnementale met également à rude épreuve l'autorité en place qui joue son va-tout dans la gestion de l'urgence. Georges Bush avait été très critiqué pour sa gestion de Katrina. Madame Shinawatra, premier ministre de la Thaïlande, a repris la main après avoir semblé manquer de réactivité dans un pays où l'armée demeure très puissante et peut profter d'une faiblesse du pouvoir en place.

Impliquer les autres Etats

On voit bien qu'une catastrophe environnementale provoque des dégâts qui affectent toutes les dimensions de la vie publique et sociale de l'Etat touché. Et force est de constater qu'il est bien difficile d'impliquer les autres Etats de la planète, au delà d'une simple compassion humanitariste, dont les effets ne sont réels que sur le très court terme.

Il conviendrait, à travers une véritable diplomatie environnementale que j'avais appelé de mes vœux, de rappeler à chacun sa part de "responsabilité environnementale". Certes, celle-ci est difficile à définir et à répartir à l'échelle planétaire, chaque Etat ayant une implication variable dans l'aggravation des phénomènes naturels, mails il serait possible de contourner ce problème en invoquant la notion de "solidarité environnementale".

Pourquoi ne pas envisager la mise en place de structures régionales d'entraides en matière environnementale, souples et promptes à réagir ? Au lieu que seul l'Etat touché assume les coûts, ses voisins garantiraient la continuité de son activité économique grâce à une mutualisation de certains secteurs dits essentiels.

Certes, une telle démarche irait à l'encontre des intérêts individuels mais le bénéfice sur le long terme serait réel, aucun Etat n'étant à l'abri. Vu qu'il semble compliqué de faire accepter aux gouvernements l'idée d'investir dans la prévention, qui est pourtant plus économique que le coût des réparations, la solidarité environnementale pourrait constituer un début de solution.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/209816;inondations-en-thailande-pour-une-solidarite-environnementale.html

jeudi 27 octobre 2011

Fin des dictateurs : la "paix perpétuelle" est-elle possible ?

Le XXe siècle a été celui de l’émergence de grandes puissances, cherchant à maintenir un semblant de paix à l’échelle mondiale, face à des États souvent plus petits et moins puissants, mais tenus d’une main de fer par des dictateurs omnipotents et belliqueux. Ces criminels ont perduré en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie et même en Europe pendant des décennies et jusqu’à il y a encore peu de temps, aucun esprit sensé n’aurait imaginé leur chute.

Il aura fallu attendre le début du XXIe siècle pour voir ces hommes si puissants révéler au final leur fragilité ainsi que la dimension éphémère de leur autorité. En quelques années, plusieurs pays ont réussi à se débarrasser du joug des dictateurs.

Saddam Hussein, Ben Ali, Moubarak...

L’Irak a été le premier avec la capture et le procès de Saddam Hussein ; inculpé de multiples chefs d’accusation, il a été pendu en décembre 2006. Bien qu’il y ait beaucoup à dire sur son procès qui aurait mérité plus de temps pour couvrir le champ de ses crimes, force est de constater que les Irakiens ont su adopter un comportement responsable, non susceptible de créer une nostalgie. Le fait de l’avoir vaincu par le droit a indirectement eu des conséquences positives sur la légitimation du nouveau gouvernement en place. Certes des problèmes majeurs demeurent en Irak, mais il est clair que la page Hussein est tournée.

Le Printemps arabe a quant à lui été si puissant qu’il a mis à genoux pas moins de trois dirigeants, et ce n’est sans doute pas terminé : Ben Ali pour la Tunisie, Moubarak pour l’Egypte et Kadhafi pour la Libye sont autant de dictateurs pris dans la tourmente des révolutions arabes et qui ont connu ou connaissent des destinées diverses. Ben Ali est en exil et sans doute malade, de même que Moubarak qui cependant assiste à son procès au Caire. Quant à Kadhafi, il est mort près de sa ville natale Syrte, sans doute assassiné par les forces du CNT. Enfin, que penser du président yéménite Saleh qui s’accroche désespérément à son poste, en dépit d’une opposition massive et de ses tentatives désespérées et meurtrières pour réaffirmer son autorité ?

Je mets cependant délibérément de côté la Syrie qui est un cas particulier, le régime d’Assad ayant encore des soutiens de poids et parvenant pour l’instant à contenir les manifestations. Qui plus est, l’inefficacité des pressions de l’ONU est à ce titre effarant ; elle montre qu’il existe des actions de sûreté et de justice à deux vitesses, les choix dépendant des objectifs stratégiques des grandes puissances impliquées. Je ne demande pas que l’on intervienne en Syrie, bien au contraire, mais je déplore le faible dialogue mis en place par les Occidentaux avec Damas, alors que des négociations sont possibles.

Entre des régimes déjà renversés et d’autres très déstabilisés, on peut s’interroger quant à l’avenir de notre monde multipolaire. Quel crédit accorder à ceux qui y voient des avancées majeures en matière de paix et de démocratie ? Certes, la mise hors d’état de nuire de ces dictateurs est une avancée formidable pour les peuples, mais leur ultime acte de nuisance n’est-il pas leur propre fin ? J’entends par là que ces hommes, au-delà des crimes qu’ils ont commis, ont maintenu l’unité de leur pays par le sang. Désormais, sommes-nous certains que ces Etats n’imploseront pas ?

Quelles évolutions pour la Libye, l'Egypte, la Tunisie ?

La Libye est une association d’intérêts et de groupes très différents, qui se livrent déjà des combats pour s’assurer de leur future autorité à l’échelle du pays. Qui plus est, les récentes déclarations quant à un régime placé sous la Charia laissent présager des évolutions politiques et sociétales complexes, que l’on ne peut pour l’instant analyser, contrairement aux partis d’extrême droite européens qui s’empressent de dénoncer un soi-disant péril islamiste.

L’Egypte quant à elle voit l’armée accentuer son influence, déjà massive, à tous les niveaux de la société ; or, l’armée a pour fonction d’assurer la sécurité du pays et non d’entreprendre des actions de police pour lesquelles elle n’est pas préparée. Les derniers drames et massacres témoignent de cette situation ambivalente.

Enfin, la Tunisie vient de connaître des élections législatives qui sont un succès réel en raison de la forte participation de l’ensemble de la population, mais qui laissent émerger le parti islamiste Ennahda. Ce dernier va occuper de nombreux sièges au sein de l’Assemblée constituante qui rédigera la future Constitution du pays et nommera donc un nouveau gouvernement de transition avant des élections prévues fin 2012 ou début 2013. Le parti Ennahda a rapidement voulu rassurer les puissances européennes de ses intentions, sans réel succès pour l’instant.

Encore une fois, nous sommes dans l’attente des premiers véritables actes politiques de ces nouveaux partis, souvent méconnus, et pour lesquels on cherche des comparaisons qui ne sont pas toujours réfléchies.

Des relations internationales qui ne garantissent pas la paix

Au-delà de ces nouvelles pages d’histoire qui se créent dans ces pays débarrassés de leurs dictateurs, c’est l’avenir même du système international qui mérite d’être repensé. Nous sommes face à l’inconnu : peu de personnes avaient réellement prévu les révolutions arabes, et même durant leur déroulement, combien relativisaient le phénomène en le limitant à un seul pays ?

La réalité est que les relations internationales connaissent une mutation particulièrement fulgurante qui selon moi ne conduit pas vers davantage de sécurité et de paix, faisant du projet de Kant un objectif encore loin à atteindre. On peut en effet supposer une prolifération étatique relative qui conduit déjà (Sud Soudan, peut-être la Palestine…) à des bouleversements géopolitiques majeurs. Ces derniers ne se feront pas sans heurts et il est à craindre que la paix soit un but toujours plus délicat à atteindre en raison de la multiplication des acteurs et surtout, de la faiblesse des grandes puissances.

Celles-ci, plongées dans leurs problèmes économiques et financiers, délaissent leur vision géostratégique internationale, afin de donner la priorité à leur situation nationale. Or, leur situation nationale est justement profondément liée à l’environnement international. Elles ont en outre une part de responsabilité dans la longévité plus que "remarquable" de ces dictateurs, protégés jusqu’à présent car supposés être des adversaires du terrorisme islamiste. L’euphorie des révolutions arabes et surtout des chutes des dirigeants est compréhensible pour ces populations qui ont souffert.

Vers la démocratie ?

Cependant, y voir les prémices d’un essor de la démocratie et de la paix me semblent précipité et peu probable, car au-delà des considérations politiques et sécuritaires, il y a une dimension économique et sociale qui demeure éludée et qui constitue pourtant la base des inégalités et explique en partie des actes criminels, tels que le terrorisme. Seules de plus grandes initiatives et surtout prérogatives des organisations internationales sauraient permettre la paix. Mais les États ne sont pas prêts à abandonner une part de leur souveraineté.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/208593;fin-des-dictateurs-la-paix-perpetuelle-est-elle-possible.html

dimanche 23 octobre 2011

Pour une "diplomatie environnementale"

La crise économique et financière qui sévit depuis plus de trois ans a diminué considérablement la médiatisation des enjeux climatiques, qui pourtant concernent l'humanité dans son ensemble. Au nom de la lutte contre la crise et ses conséquences à la fois économiques et humaines surtout, nous avons sciemment sacrifié le débat écologique. Les scores encourageants de plusieurs partis écologistes, en Allemagne et en France par exemple, ne sauraient à eux seuls laisser penser que le débat écologique a repris des forces.

Rio, Kyoto, Copenhague. Autant de villes symbolisant les maigres progrès voire échecs retentissants des initiatives internationales en matière de protection environnementale. Pourtant, la volonté de certains participants était grande, et incomparable à celle des acteurs de la société civile, mais force est de constater que ce qui devrait être une priorité revêt un caractère "annexe" certain. A quoi cela est-il du ? Il est principalement question des puissances émergentes, des nouvelles puissances (Chine, Inde, Brésil) et des Etats-Unis qui font barrage à toute initiative susceptible de remettre en cause leur activité économique, et par voie de conséquence le niveau de vie de leur population. De la même façon, les Etats du Sud refusent de signer des accords qui entraveraient leur développement fulgurant, prétextant que les Etats riches du nord ont abusé pendant des décennies des ressources de la planète et que de ce fait, ils peuvent eux aussi agir ainsi. Ces arguments, bien que proches de la réalité, ne peuvent expliquer le blocage dans lequel nous sommes.

La première contrainte vient de la mondialisation qui, de par les interactions et dépendances qu'elle a créées entre des acteurs situés aux quatre coins de la planète, a rendu impossible toute solution à une échelle strictement étatique. Deuxièmement, bien que de remarquables travaux d'économistes l'aient démontré, il semble encore difficile pour les politiques d'accepter l'idée que plus l'on agira en amont, moins les catastrophes seront coûteuses, aussi bien en vies humaines qu'en termes économiques. La crise participe d'ailleurs à cette crispation des pouvoirs en place qui pensent au mieux sur cinq ans, négligeant les perspectives de moyen et long terme. Que faire par conséquent ?

Chacun sait qu'il suffit de créer une commission pour enterrer un problème ; c'est un peu ce qui se produit avec l'environnement, où les structures ad hoc ne parviennent pas à faire entendre leurs messages. D'ailleurs, on pourrait se demander au niveau national si l'existence d'un ministère de l'écologie a un sens, ou s'il ne faudrait pas plutôt insérer dans chaque ministère une composante environnementale. En d'autres termes, lorsqu'un ministre se rend à l'étranger défendre les intérêts industriels de son pays par exemple, ne pourrait-on pas envisager qu'il s'assure en même temps que les règles environnementales seront respectées par son partenaire ? Bien souvent, la question n'est pas posée, ou seulement a posteriori.

Or, si nous voulons que tous acceptent d'agir, il convient de mettre en place ce que je nommerais une "diplomatie environnementale", à même de faire entendre la nécessité de respect des principes environnementaux chaque fois que des intérêts sont défendus. Au lieu de donner à l'environnement une place à part, insérons-le dès que des projets affectent les équilibres précaires de la planète.

Certes, une telle politique peut conduire à des impasses, voire à des échecs avec des partenaires peu touchés par les questions environnementales. Mais le risque d'erreurs sur le long terme d'une politique occultant ces questions est sans commune mesure, et ce d'autant plus qu'il affectera les générations futures.

La notion de diplomatie environnementale met au cœur de la diplomatie de chaque Etat l'environnement, faisant de ce dernier une ligne conductrice, à même de relancer la machine des négociations qui demeure bloquée pour l'instant. Une solution universelle n'est pas envisageable, ne serait-ce qu'à cause de nos divergences d'intérêt, mais des solutions interétatiques pouvant susciter un mimétisme chez autrui sont à privilégier.

L'idée de diplomatie environnementale, sans doute difficile à faire accepter en raison des changements de culture politique qu'elle induit, devrait être mise en valeur. L'échec est possible, mais pas certain, et dans la situation actuelle assez alarmiste, c'est un risque à prendre.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/25/pour-une-diplomatie-environnementale_1592105_3232.html