samedi 27 novembre 2010

Publication Regard Critique, le Journal des Hautes Etudes Internationales de l'Université Laval du Québec

http://www.regardcritique.ulaval.ca/accueil/le_yemen_une_poudriere_a_surveiller/

Le Yémen, une poudrière à surveiller

MAXIME PINARD
Candidat au master 2 d'histoire
Université Paris IV-Sorbonne
maxime.pinard(at)gmail.com

Dans le numéro de février dernier, Joëlle Matte nous proposait une analyse socio-économique de ce qui pousse une partie de la population du Yémen sur les sentiers du terrorisme. Dans le même ordre d’idée et dans le but d’approfondir le sujet, une perspective sociopolitique de la question permettra de mieux entrevoir les dangers de la « poudrière » yéménite.

Connue dans l'Antiquité sous le nom d' « Arabie heureuse », le Yémen demeure un pays secret, faisant de rares apparitions dans les médias internationaux, même si ces dernières ont tendance à s'amplifier. Situé à la pointe Sud-ouest de la péninsule d'Arabie, le Yémen possède des façades maritimes sur le Golfe d'Aden et sur la mer Rouge et partage une frontière de plus de 1300 km avec l'Arabie Saoudite, lui conférant ainsi une grande importance géostratégique. Sa proximité géographique avec certains des plus gros producteurs mondiaux de pétrole est un atout que le pays ne semble guère être en mesure d'exploiter au mieux, en raison de son extrême pauvreté, de ses dissensions internes (le Yémen actuel date de 1990, année de la réunion des Yémen du Sud et du Nord) et de la présence sur son territoire d'Al-Qaïda.

L'année 2009 a été un tournant pour le Yémen sur la scène internationale, et ce pour de mauvaises raisons. L'annonce dans une vidéo diffusée en janvier de la création d'une faction d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique, réunissant les branches yéménite et saoudienne du réseau, a rappelé l'activité terroriste qui sévit dans le pays. De même, la guerre civile opposant les tribus proches du clan Houthi, chiite, au gouvernement sunnite ne fait qu'annoncer ce que beaucoup craignent: que le Yémen devienne un nouvel Afghanistan, incontrôlable et dangereux pour la sécurité régionale.

Un pays divisé

Par sa tradition et son histoire, le Yémen ne peut prétendre à être un État fort et centralisé. Il doit au contraire faire avec un système composé de tribus très puissantes, ainsi qu'avec deux courants musulmans, les chiites (42%) et les sunnites (55%). Bien que le slogan des Houthis soit « Mort à l'Amérique! Mort à l'Israël! Maudits soient les Juifs! Victoire à l'Islam », il convient de relativiser leurs revendications. Comme le précise Barah Mikaïl, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), elles sont davantage liées à des problématiques d'ordre économique et social, les chiites, comme en Arabie Saoudite, étant privés des fonctions importantes et subissant de nombreuses discriminations. Le jeu du président yéménite Ali Abdallah Saleh, qui n'a de cesse de consolider son pouvoir depuis vingt ans, consiste à tenter d'afficher une relative fermeté; mais il s'avère dangereux sur le long terme car il ne mène à aucune solution viable. Pour preuve, on peut penser aux 150 000 réfugiés qu'a engendrés ce conflit qui dure depuis plus de 5 ans. Les membres du clan Houthi sont efficaces dans leurs attaques perpétrées à l'encontre du régime de Sanaa, leur arrestation renforce la perception populaire de leur statut de martyrs. Qui plus est, les insinuations du président sur une intervention en sous-main de Téhéran ne tiennent pas la route, faute de preuve et d'arguments sérieux.

Il est vrai que la tâche du président n'est guère aisée pour maintenir un semblant de cohésion et d'autorité. Son soutien aux États-Unis dans leur politique de lutte contre le terrorisme mondial a provoqué l'émergence d'une jeunesse yéménite l'accusant d'avoir trahi le pays. Ses relations avec ces derniers sont d'ailleurs très complexes à percevoir dans leur globalité, même s'il est clair qu’entre les deux pays il est souvent question du terrorisme et d’Al-Qaïda.

La « patrie » d'Al-Qaïda

Les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par Al-Qaïda ont marqué les esprits, faisant connaître cette organisation terroriste au monde entier. Elle était pourtant loin d'être méconnue par l'armée américaine: en octobre 2000, 17 marines furent tués lors de l'attaque du torpilleur USS Cole au large d'Aden; attentat revendiqué par Al-Qaïda. Afin de ne pas être considéré comme un ennemi des Etats-Unis, le gouvernement de Sanaa a décidé rapidement de coopérer afin de débusquer les membres de l’organisation présents sur son territoire et de la détruire. En effet, cette dernière remet en cause indirectement l'autorité du Président Saleh par ses actions de déstabilisation et de terreur. Rappelons que Ben Laden est originaire du Yémen et qu'il circulait tranquillement dans le pays, jusqu'à ce que sa présence devienne problématique. De même, comme le rappelle le journaliste du Figaro Georges Malbrunot, près d'un tiers des prisonniers de Guantanamo sont originaires du Yémen, ce qui fait du pays le « berceau » de la nébuleuse Al-Qaïda. Contre toute attente, la collaboration entre services américains et yéménites a fonctionné, à l'inverse de ce qui se passe au Pakistan, autre pays en proie au terrorisme et où les résultats n'ont pas été à la hauteur des moyens engagés. Pendant trois ans, Al-Qaïda a subi des revers sans précédent dans le pays, ses responsables étant soit arrêtés soit assassinés, à l'image de l'exécution par un drone de la CIA en 2002 d'Ali Al-Harithi, l'un des cerveaux de l'attentat contre l'USS Cole.

Mais des tensions sont apparues entre les deux États, tensions qui se sont transformées en méfiance et en défiance, lorsqu'en février 2006, 23 prisonniers suspectés d'appartenir à Al-Qaïda se sont échappés de leur prison, avec la complicité probable des autorités locales. Parmi eux figure Nasir al-Wahayshi, un ancien secrétaire de Ben Laden qui a entrepris depuis la reconstruction de l'organisation. Le voile cachant le double-jeu du gouvernement yéménite s'est déchiré: combattant officiellement Al-Qaïda, ce dernier s'en sert pour ses propres desseins, au risque de ternir l'image du pays qui n'était déjà guère brillante. Les multiples enlèvements d'étrangers et les assassinats (personnel médical allemand, touristes coréens...) qui ont suivi ont démontré le large champ d'action que possède Al-Qaïda dans ce pays, au relief aussi accidenté que celui d'Afghanistan, et où il est très facile de se cacher. Le président Saleh a eu beau jeu de demander aux tribus de leur livrer les terroristes, ce qu'ils ont fait. Mais en vérité, sa réaction relève seulement d'une considération géographique: le gouvernement intervient seulement lorsque les attaques ont lieu sur son territoire, il ferme les yeux en revanche lorsque des Yéménites agissent à l'extérieur.

C'est ainsi que plusieurs centaines de Yéménites, avec la complicité des autorités, ont quitté le pays pour combattre en Irak et là où les Américains sont présents. Le problème fondamental tient aujourd'hui à la naissance d'une nouvelle génération d'Al-Qaïda. Les anciens membres qui ont accepté de participer à un programme de réinsertion sont devenus des traîtres aux yeux d'une jeunesse facilement influençable. La situation est désormais hors de contrôle, ce qui peut surprendre lorsqu'on sait qu'il y a au maximum un demi-millier de combattants d'Al-Qaïda au Yémen.

Éviter l'engrenage infernal

Le Moyen-Orient est toujours plus instable: avec un conflit israélo-palestinien qui s'éternise, un Iran confronté à une opposition interne, sous-estimée, apparue suite aux dernières élections et soucieux d'asseoir son influence sur la scène régionale, un Irak sujet à des influences extérieures nombreuses et aux effets ambigus, le Yémen devient, pour ainsi dire, l'étincelle capable d'embraser la région. Al-Qaïda s'y est reformé, il est désormais plus fort, s'étend à d'autres pays (l'Arabie Saoudite) et participe à des opérations spectaculaires (assassinats d'otages) et médiatiques aux yeux de ses fidèles (l'envoi de jeunes affronter les Américains en Irak). Le groupe jouit pour ce faire d'un État yéménite délabré, sans autorité, où la corruption fait des ravages. La capitale Sanaa est ainsi devenue le carrefour pour la revente d'armes entre l'Afrique et la région Pakistan/Afghanistan. Même si le Yémen affiche une politique de fermeté à l'égard des Somaliens arrivant sur son territoire, il n'en demeure pas moins qu'il constitue, avec la Somalie, une source d'inquiétude certaine, cette dernière étant devenue en un an « la championne de la piraterie maritime ».

C'est une véritable guerre qui se déroule actuellement au Yémen; une défaite du gouvernement de Sanaa serait une catastrophe pour la lutte contre le terrorisme ainsi que pour le maintien d'un semblant d'équilibre dans la région. Une coopération renforcée entre le Yémen et les grandes démocraties apparaît indispensable.

jeudi 25 novembre 2010

La fin du "irish dream"?

Le "Tigre celtique" n'est plus... A l'image des "dragons asiatiques", pays du Sud-Est asiatiques caractérisés par une croissance économique et un développement très rapides, l'Irlande a connu une période faste qui a débuté dans les années 90 mais qui vient de s'achever brutalement.

Ce pays, symbole il y a encore quelques années d'attractivité et de dynamisme se voit aujourd'hui dans la nécessité d'accepter l'aide de l'Union européenne, mais également du FMI qui en général, assiste davantage les pays pauvres ou au bord de la faillite. Près de 85 milliards d'euros vont ainsi être distribués principalement aux banques irlandaises pour combler les déficits abyssaux accumulés en raison de placements plus que douteux, subprimes en tête.

En échange, l'Irlande vient de s'engager sur un plan de rigueur de près de 15 milliards d'euros qui devrai s'étaler sur quatre ans. Les deux tiers de ces économies devraient correspondre à des coupes budgétaires, le tiers restant à une hausse de la fiscalité. En revanche, refus catégorique de Dublin d'augmenter sa taxe sur les sociétés (fixée à 12.5%), l'une des plus basses d'Europe et qui permet à l'Irlande d'attirer de nombreuses sociétés, à l'image de Google.

Plusieurs remarques s'imposent:
1. Cette implosion du système irlandais, après celle du système grec, montre que l'orthodoxie en matière d'économie est désormais indispensable. En effet, le pouvoir des agences de notation s'est affirmé, tant et si bien qu'une note dégradée affaiblit le jour même la bourse de l'état concerné.
2. L'Europe se doit désormais d'avoir, outre une politique monétaire commune, une politique économique commune. On ne peut plus se permettre d'avoir des états qui faussent les règles, au nom de la souveraineté nationale, pour engranger des bénéfices, alors que d'autres, à l'instar de l'Allemagne ou des pays du Nord s'emploient à assainir leur économie. Indirectement, et de façon assez ironique, les agences de notation forcent l'Europe à s'interroger sur le sens et la réalité de son unité économique.
3. La façon dont l'Irlande agit est assez scandaleuse mais également "compréhensible", les guillemets étant ici plus que nécessaires. Son refus de relever la taxe pour les sociétés témoigne d'un égoïsme certain et d'un manque de considération total envers l'Europe et ses institutions. Mais peut-on vraiment faire des reproches à un état qui s'était opposé à l'Europe en 2008 et dont on a fait revoter le peuple afin qu'il approuve un traité? Le sentiment européen, au départ fort, est aujourd'hui proche du néant en Irlande. Au lieu de représenter l'espoir, l'Europe suscite désormais le mépris et la colère et les malheurs des peuples lui sont aujourd'hui imputés. Il suffit de lire les pancartes des manifestants...

Pour conclure, la crise irlandaise, de la même façon que l'a été la grecque, est un avertissement à l'égard d'une Europe qui doit s'affirmer au lieu de n'être qu'un pompier aux ordres des agences de notation et qui a la charge de corriger les erreurs des états peu sérieux.

Reste à savoir si la poudrière des états défaillants va s'arrêter. On peut légitimement en douter au vu des dernières informations concernant le Portugal et même l'Espagne. C'est tout un pan de l'Europe qui serait ainsi touché et qui pourrait, comme un château de cartes, affaiblir considérablement cette belle entité qu'est pourtant l'Union européenne.

mercredi 24 novembre 2010

Le "baroude d'honneur" nord coréen?

L'information est relayée comme une traînée de poudre: hier matin, les Nord-coréens ont procédé à des tirs d'obus en direction de l''île de Yeonpyeong, une île revendiquée par les deux Corée, causant la mort d'au minimum quatre personnes et provoquant de vastes dégâts matériels.
Ce n'est pas la première fois que des affrontements ont lieu entre les Corée du Nord et du Sud: déjà en mars dernier, un navire sud-coréen avait été coulé avec son équipage, la responsabilité en incombant à la Corée du Nord selon plusieurs sources concordantes, bien que celle-ci démente officiellement.

Néanmoins, ce dernier acte revêt un caractère particulier et doit être apprécié en relation avec la récente visite d'un scientifique américain à Pyongyang. Ce dernier a rapporté, et les médias en ont fait leurs choux gras, que la Corée du Nord possède des installations perfectionnées et que des centaines de centrifugeuses fonctionnent, leur objectif ultime étant de fournir les composants nécessaires à l'élaboration d'une bombe nucléaire.

Comme on pouvait s'y attendre, les protestations ne se sont pas faites attendre: de la Corée du Sud à l'Europe, en passant par les Etats-Unis et l'ONU, tous ont condamné la provocation nord-coréenne, tombant par la même occasion dans le piège tendu par Pyongyang.
En effet, une reprise des négociations de paix était programmée prochainement et il semble clair que la Corée du Nord recherche tout sauf la paix. Il faut bien comprendre que ce pays totalitaire est à bout de souffle et qu'il ne perdure que parce que le pouvoir en place maintient le pays au secret et procède à de profondes purges pour éviter toute dissension. Et ce d'autant plus que Kim Jong Il, le leader actuel, est en train de laisser les reines du pouvoir à son fils cadet, Kim Jong-un...

Une carte est à jouer dans ce conflit, mais en aucun cas celle avancée actuellement, à savoir des manœuvres militaires coordonnées par Séoul et Washington. Une telle action ne peut que renforcer la rhétorique nord-coréenne!
Certes, une réaction est nécessaire, mais elle doit être réfléchie et oeuvrer à la fin de cette réalité byzantine.
Multiplier les signes d'apaisement, mettre en oeuvre des moyens pour toucher directement la population, qui vit aujourd'hui sous le coup de la famine... Mais également répondre coup par coup aux attaques nord-coréennes, sans les revendiquer, à l'instar de Pyongyang, pour semer le trouble.

La Corée du Nord est clairement à un tournant. Cependant, on peut légitimement se demander si les adversaires / alliés de cet état totalitaire aspirent véritablement à une résolution du conflit. En effet, sans trop s'avancer, il semble quasi sûr que ni la Chine, ni la Corée du Sud n'accepteront d'accueillir les milliers de nord-coréens qui fuiront leur pays, en quête d'une vie meilleure.
Cette question géopolitique comporte beaucoup trop de faux-semblants, barrières irréfragables d'un futur apaisé.

lundi 8 novembre 2010

Le non-sens israélien

Si Nétanyahou voulait empirer une situation déjà inextricable, il ne s'y prendrait pas autrement. La commission de planification du ministère de l'intérieur israélien a ainsi approuvé aujourd'hui la construction de près de 1300 logements à Jérusalem-Est, partie de la ville pourtant revendiquée par les Palestiniens comme la capitale de leur futur état.

Les protestations palestiniennes ne se sont pas faites attendre, Israël étant accusé de tout faire pour réduire à néant le processus de paix. Ce dernier était déjà dans l'impasse, les Palestiniens ayant quitté la table des négociations après une provocation israélienne en septembre, toujours au sujet de la construction de nouveaux logements.

Alors que le Premier ministre israélien est actuellement aux USA, où il rencontre les organisations juives avant de s'entretenir avec la secrétaire d'Etat Hillary Clinton ce jeudi, cette annonce tombe au plus mal... ou plutôt au meilleur moment.

En effet, le président Obama vient de subir une cuisante défaite aux élections de mi-mandat, ce qui l'a considérablement affaibli sur le plan intérieur. Il va donc tenter, à l'image de ce qu'a fait Bill Clinton, de redorer son blason grâce à la politique extérieure.
En agissant de la sorte, Nétanyahou entend rappeler à Obama qu'il refusera toute ingérence nuisant à la politique israélienne, aussi contre-productive soit-elle à l'égard de la paix et qu'il ne craint aucune puissance étrangère.

Reste qu'Obama a en théorie les moyens de forcer les deux parties, israélienne et palestinienne, à retourner à la table des négociations et à oeuvrer réellement à une paix tangible. Il lui faudrait un courage politique fort, une capacité à encaisser les coups qui viendraient de toutes parts. En réussissant, ou tout du moins en essayant réellement, il honorerait le prix Nobel qui lui a été attribué.