Le Yémen, une poudrière à surveiller
MAXIME PINARD
Candidat au master 2 d'histoire
Université Paris IV-Sorbonne
maxime.pinard(at)gmail.com
Dans le numéro de février dernier, Joëlle Matte nous proposait une analyse socio-économique de ce qui pousse une partie de la population du Yémen sur les sentiers du terrorisme. Dans le même ordre d’idée et dans le but d’approfondir le sujet, une perspective sociopolitique de la question permettra de mieux entrevoir les dangers de la « poudrière » yéménite.
Connue dans l'Antiquité sous le nom d' « Arabie heureuse », le Yémen demeure un pays secret, faisant de rares apparitions dans les médias internationaux, même si ces dernières ont tendance à s'amplifier. Situé à la pointe Sud-ouest de la péninsule d'Arabie, le Yémen possède des façades maritimes sur le Golfe d'Aden et sur la mer Rouge et partage une frontière de plus de 1300 km avec l'Arabie Saoudite, lui conférant ainsi une grande importance géostratégique. Sa proximité géographique avec certains des plus gros producteurs mondiaux de pétrole est un atout que le pays ne semble guère être en mesure d'exploiter au mieux, en raison de son extrême pauvreté, de ses dissensions internes (le Yémen actuel date de 1990, année de la réunion des Yémen du Sud et du Nord) et de la présence sur son territoire d'Al-Qaïda.
L'année 2009 a été un tournant pour le Yémen sur la scène internationale, et ce pour de mauvaises raisons. L'annonce dans une vidéo diffusée en janvier de la création d'une faction d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique, réunissant les branches yéménite et saoudienne du réseau, a rappelé l'activité terroriste qui sévit dans le pays. De même, la guerre civile opposant les tribus proches du clan Houthi, chiite, au gouvernement sunnite ne fait qu'annoncer ce que beaucoup craignent: que le Yémen devienne un nouvel Afghanistan, incontrôlable et dangereux pour la sécurité régionale.
Un pays divisé
Par sa tradition et son histoire, le Yémen ne peut prétendre à être un État fort et centralisé. Il doit au contraire faire avec un système composé de tribus très puissantes, ainsi qu'avec deux courants musulmans, les chiites (42%) et les sunnites (55%). Bien que le slogan des Houthis soit « Mort à l'Amérique! Mort à l'Israël! Maudits soient les Juifs! Victoire à l'Islam », il convient de relativiser leurs revendications. Comme le précise Barah Mikaïl, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), elles sont davantage liées à des problématiques d'ordre économique et social, les chiites, comme en Arabie Saoudite, étant privés des fonctions importantes et subissant de nombreuses discriminations. Le jeu du président yéménite Ali Abdallah Saleh, qui n'a de cesse de consolider son pouvoir depuis vingt ans, consiste à tenter d'afficher une relative fermeté; mais il s'avère dangereux sur le long terme car il ne mène à aucune solution viable. Pour preuve, on peut penser aux 150 000 réfugiés qu'a engendrés ce conflit qui dure depuis plus de 5 ans. Les membres du clan Houthi sont efficaces dans leurs attaques perpétrées à l'encontre du régime de Sanaa, leur arrestation renforce la perception populaire de leur statut de martyrs. Qui plus est, les insinuations du président sur une intervention en sous-main de Téhéran ne tiennent pas la route, faute de preuve et d'arguments sérieux.
Il est vrai que la tâche du président n'est guère aisée pour maintenir un semblant de cohésion et d'autorité. Son soutien aux États-Unis dans leur politique de lutte contre le terrorisme mondial a provoqué l'émergence d'une jeunesse yéménite l'accusant d'avoir trahi le pays. Ses relations avec ces derniers sont d'ailleurs très complexes à percevoir dans leur globalité, même s'il est clair qu’entre les deux pays il est souvent question du terrorisme et d’Al-Qaïda.
La « patrie » d'Al-Qaïda
Les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par Al-Qaïda ont marqué les esprits, faisant connaître cette organisation terroriste au monde entier. Elle était pourtant loin d'être méconnue par l'armée américaine: en octobre 2000, 17 marines furent tués lors de l'attaque du torpilleur USS Cole au large d'Aden; attentat revendiqué par Al-Qaïda. Afin de ne pas être considéré comme un ennemi des Etats-Unis, le gouvernement de Sanaa a décidé rapidement de coopérer afin de débusquer les membres de l’organisation présents sur son territoire et de la détruire. En effet, cette dernière remet en cause indirectement l'autorité du Président Saleh par ses actions de déstabilisation et de terreur. Rappelons que Ben Laden est originaire du Yémen et qu'il circulait tranquillement dans le pays, jusqu'à ce que sa présence devienne problématique. De même, comme le rappelle le journaliste du Figaro Georges Malbrunot, près d'un tiers des prisonniers de Guantanamo sont originaires du Yémen, ce qui fait du pays le « berceau » de la nébuleuse Al-Qaïda. Contre toute attente, la collaboration entre services américains et yéménites a fonctionné, à l'inverse de ce qui se passe au Pakistan, autre pays en proie au terrorisme et où les résultats n'ont pas été à la hauteur des moyens engagés. Pendant trois ans, Al-Qaïda a subi des revers sans précédent dans le pays, ses responsables étant soit arrêtés soit assassinés, à l'image de l'exécution par un drone de la CIA en 2002 d'Ali Al-Harithi, l'un des cerveaux de l'attentat contre l'USS Cole.
Mais des tensions sont apparues entre les deux États, tensions qui se sont transformées en méfiance et en défiance, lorsqu'en février 2006, 23 prisonniers suspectés d'appartenir à Al-Qaïda se sont échappés de leur prison, avec la complicité probable des autorités locales. Parmi eux figure Nasir al-Wahayshi, un ancien secrétaire de Ben Laden qui a entrepris depuis la reconstruction de l'organisation. Le voile cachant le double-jeu du gouvernement yéménite s'est déchiré: combattant officiellement Al-Qaïda, ce dernier s'en sert pour ses propres desseins, au risque de ternir l'image du pays qui n'était déjà guère brillante. Les multiples enlèvements d'étrangers et les assassinats (personnel médical allemand, touristes coréens...) qui ont suivi ont démontré le large champ d'action que possède Al-Qaïda dans ce pays, au relief aussi accidenté que celui d'Afghanistan, et où il est très facile de se cacher. Le président Saleh a eu beau jeu de demander aux tribus de leur livrer les terroristes, ce qu'ils ont fait. Mais en vérité, sa réaction relève seulement d'une considération géographique: le gouvernement intervient seulement lorsque les attaques ont lieu sur son territoire, il ferme les yeux en revanche lorsque des Yéménites agissent à l'extérieur.
C'est ainsi que plusieurs centaines de Yéménites, avec la complicité des autorités, ont quitté le pays pour combattre en Irak et là où les Américains sont présents. Le problème fondamental tient aujourd'hui à la naissance d'une nouvelle génération d'Al-Qaïda. Les anciens membres qui ont accepté de participer à un programme de réinsertion sont devenus des traîtres aux yeux d'une jeunesse facilement influençable. La situation est désormais hors de contrôle, ce qui peut surprendre lorsqu'on sait qu'il y a au maximum un demi-millier de combattants d'Al-Qaïda au Yémen.
Éviter l'engrenage infernal
Le Moyen-Orient est toujours plus instable: avec un conflit israélo-palestinien qui s'éternise, un Iran confronté à une opposition interne, sous-estimée, apparue suite aux dernières élections et soucieux d'asseoir son influence sur la scène régionale, un Irak sujet à des influences extérieures nombreuses et aux effets ambigus, le Yémen devient, pour ainsi dire, l'étincelle capable d'embraser la région. Al-Qaïda s'y est reformé, il est désormais plus fort, s'étend à d'autres pays (l'Arabie Saoudite) et participe à des opérations spectaculaires (assassinats d'otages) et médiatiques aux yeux de ses fidèles (l'envoi de jeunes affronter les Américains en Irak). Le groupe jouit pour ce faire d'un État yéménite délabré, sans autorité, où la corruption fait des ravages. La capitale Sanaa est ainsi devenue le carrefour pour la revente d'armes entre l'Afrique et la région Pakistan/Afghanistan. Même si le Yémen affiche une politique de fermeté à l'égard des Somaliens arrivant sur son territoire, il n'en demeure pas moins qu'il constitue, avec la Somalie, une source d'inquiétude certaine, cette dernière étant devenue en un an « la championne de la piraterie maritime ».
C'est une véritable guerre qui se déroule actuellement au Yémen; une défaite du gouvernement de Sanaa serait une catastrophe pour la lutte contre le terrorisme ainsi que pour le maintien d'un semblant d'équilibre dans la région. Une coopération renforcée entre le Yémen et les grandes démocraties apparaît indispensable.