lundi 30 mai 2011

Géopolitique du cyberespace : quelle stratégie adopter en matière de cyber-sécurité ?


Le Printemps arabe, outre les conséquences politiques qu'il a entrainées, a été l'occasion de confirmer l'importance, voire la prépondérance des moyens de communication dans le déroulement des événements. Twitter, Facebook, Youtube et autres ont permis à tout un chacun de suivre en temps réel les révoltes, mais également d'agir en organisant des manifestations ou en dénonçant les exactions commises par les autorités. Ces dernières ont été clairement dépassées par ces entités du cyberespace, transfrontalier par définition et qui rend délicat toute tentative de neutralisation. Les coupures d'accès à internet n'ont été que temporaires et peu efficaces, d'autres moyens technologiques (serveurs VPN) étant mis en place pour contrer ces censures.

Les puissances internationales avaient déjà intégré dans leur stratégie de sécurité et de défense le paramètre internet ; mais l'utilisation massive des services internet par les opposants au pouvoir en place, que ce soit dans le Monde arabe ou en Chine, a renforcé la nécessité de repenser le cyberespace et de mettre en œuvre une véritable cyber-sécurité.


C'est dans ce contexte que peut se comprendre le "E-G8 forum" organisé cette semaine par le Président Sarkozy avant le G8 de Deauville, mais aussi et surtout le document de réflexion du Département d'Etat présenté la semaine dernière par Hillary Clinton qui s'intitule "Stratégie internationale pour le cyberespace".

Passons sur le "E-G8 forum" qui n'apporte aucun élément concret. La couverture médiatique de l'événement et la présence de célèbres grands patrons tels Mark Zuckerberg (Facebook) ont sans doute suscité trop d'espoirs pour ce qui n'est au final qu'un exercice de communication. Certes des tables rondes ont été organisées mais l'absence de spécialistes en charge des aspects techniques a empêché la possibilité d'un débat de fond. Seul le discours du Président Sarkozy donne au final quelques indices sur ce que devrait être Internet, et par extension le cyberespace. Le président français, tout en louant les progrès qu'a permis Internet, a souligné les risques que son utilisation sous-entend et a appelé à de nombreuses reprises à la "responsabilité" de chacun, que ce soit du côté des acteurs de l'internet ou des autorités concernées. Comment comprendre cette "responsabilité" ? Des contrôles supplémentaires sont-ils nécessaires pour assurer une plus grande sécurité dans le cyberespace ? Qui décidera de les mettre en place ? N'y a-t-il pas le risque d'un Internet sous contrôle ? Le président a répondu par la négative, jugeant que cela serait impossible. Mais l'impossibilité ne signifie pas l'absence de volonté…

Les Etats-Unis sont clairement en avance sur le reste du monde en matière de stratégie du cyberespace, comme le montre le rapport du Département d'Etat qui s'articule autour de trois axes : construire une politique en matière de cyberespace, en envisager le futur et en définir les priorités politiques. Les Etats-Unis ont intégré dans leur politique la dimension cybernétique qui touche aussi bien les secteurs économique que diplomatique et militaire.

Le rapport commence par rappeler qu'un tiers de la population mondiale utilise aujourd'hui internet, aidée par plus de quatre milliards d'appareils sans-fil. Ce formidable développement n'a pu se faire que parce que les principes d' "ouverture et d'interopérabilité" ont été respectés. La politique américaine du cyberespace repose sur "la croyance que les NTIC représentent un potentiel immense pour la nation américaine, et pour le monde". Le cyberespace est vu comme un moyen d'enrichissement individuel, d'accélérateur économique pour les entreprises mais également comme un "marché global des idées", où les valeurs américaines pourraient plus rapidement se propager. Trois concepts doivent être pris en compte pour un cyberespace sûr : le respect des droits fondamentaux, la vie privée et la libre circulation de l'information. Revendiqués à plusieurs reprises, ils ne représentent pourtant pas la réalité. Le Patriot Act mis en place sous Bush confère aux autorités policières et judiciaires de très nombreux et puissants pouvoirs en matière de cybercriminalité qui outrepassent le respect de la vie privée. De même, la France avec la loi Hadopi possède des outils de contrôle parmi les plus sophistiqués au monde qui peuvent s'apparenter à une censure de l'internet.

Les Etats-Unis perçoivent le futur du cyberespace comme le lieu absolu des échanges et des associations, aussi bien privées / publiques qu'interétatiques, la stratégie étant que plus il y aura d'Etats qui travailleront ensemble, moins la cybercriminalité sera forte. C'est ainsi que la Silicon Valley et le Département d'Etat sont désormais associés à la diplomatie américaine et forment des "délégations technologiques", baptisées tech.d. L'objectif final est donc de créer une " toile de partenariats à tous les niveaux " afin que les normes futures en matière de cyber-sécurité soient applicables par tous. Les Etats-Unis entendent bien sûr en conserver le leadership et se proposent même d'aider les Etats incapables d'avoir un cyberespace sûr. En effet, il suffit d'un Etat "faible" pour qu'un cyber-crime soit commis. Le principe d'interopérabilité, affirmé par 174 nations lors du sommet mondial de Tunis (2005), est l'outil majeur de cette influence mondiale, à même d'éviter l'internet fragmenté qui tend à se mettre en place (systèmes alternatifs mis en place en Asie par exemple).

Conscients de la nécessité d'agir vite, les Etats-Unis entendent mener une intense campagne de lobbying lors des grands sommets qui s'annoncent : Union africaine, OSCE, OCDE, G8… Les principes de libre-échange (qui permet l'innovation technologique), de propriété intellectuelle et de primauté des standards techniques sécurisés seront mis sur la table des négociations. Nul doute que ces dernières seront plus que délicates à mener et ce pour plusieurs raisons : - Les Etats-Unis prônent le bilatéralisme et le multilatéralisme dans leurs échanges mais de façon inégale, le partage d'informations étant toujours défavorable aux partenaires.

- Les Etats-Unis encouragent l'accès aux logiciels libres (modifiables et interopérables), alors qu'Apple et Microsoft, sociétés américaines, ont des écosystèmes très verrouillés.

- Le cyberespace pose la question des frontières qui sont abolies, de l'ingérence possible et de savoir qui fixe les normes en matière de cyber sécurité dans la mesure où un consensus semble délicat.

- Internet est devenu un outil de diplomatie certain, voire de guerre, à l'instar des attaques cybernétiques menées contre des systèmes informatiques (France, Allemagne, Iran…). Il est très difficile de repérer le commanditaire exact d'une utilisation criminelle du cyberespace et le rapport ne propose aucune solution concrète.

- Les Etats-Unis entendent mener une diplomatie du cyberespace très active, revendiquant clairement l'intervention lorsque les principes de liberté d'expression ne sont pas respectés.
 Ce dernier point fera débat car il interfère directement dans le rôle de l'Etat concerné qui voit son autorité remise en question et ses moyens d'action entravés. Les révoltes qui se poursuivent dans le Monde arabe permettront de voir si les Etats-Unis mettent réellement en pratique leur stratégie ou s'ils se bornent à des menaces.

En vérité, pour assurer un équilibre entre respect des individus et des souverainetés nationales, pour créer un lieu de sécurité et de confiance, le cyberespace devrait faire l'objet d'une supra gouvernance.


jeudi 26 mai 2011

L'Europe et ses Europes

L'Europe peut-elle imploser? Depuis de nombreuses années, le sujet fait l'objet de vifs débats de l'autre côté de l'océan, où l'Europe apparaît comme un ovni, de par la multiplicité de différences et d'inégalités qui parviennent pourtant à faire un tout qui fonctionne. L'existence même de l'Europe et sa longévité mettent à mal l'argumentaire des défaitistes mais un basculement, du moins au niveau intellectuel, pourrait s'opérer prochainement. Trois pays peuvent le faire penser:

- la Grèce, aidée par l'Europe et le FMI, est dans une situation catastrophique. Incapable de rembourser les 110 milliards d'euros déjà prêtés et sans doute perdus, elle en demande 60 de plus pour tenir. Les marchés financiers ne s'y sont pas trompés et attaquent la Grèce en misant sur son incapacité à réagir rapidement. Empêcher la Grèce de faillir devrait pourtant être un impératif, au sens kantien, car elle est une des portes d'entrée majeures de l'immigration illégale. De plus, sa jeunesse, pour une partie manipulée par des groupes radicaux, peut accentuer l'instabilité déjà très présente, surtout au niveau économique. Les investisseurs prêts à tenter leur chance en Grèce sont désormais quasi inexistants. L'Allemagne, en pointant la Grèce du doigt comme le "mauvais élève" européen, ne fait rien pour arranger les choses et exacerbe les nationalismes. Pourtant, l'Allemagne devrait se souvenir que sa puissance tient entre autres de ses liens commerciaux avec les Etats européens.

- le Portugal connaît une crise économique sans précédent qui l'a conduit à demander l'aide du FMI et de l'Europe. Plus de 78 milliards d'euros ont été prêtés et les effets positifs ne se feront sentir qu'en 2013: pour cette année et l'année prochaine, le Portugal sera en récession. Des réformes sont attendues pour relancer l'économie et surtout l'assainir, l'objectif étant de la rendre bien plus dynamique qu'elle ne l'est pour l'instant. Cela ne peut aller sans heurts, à l'instar du pouvoir lusitanien qui fonctionne actuellement par interim, en attendant de prochaines élections. Il serait bon que le plan annoncé par le Premier ministre José Socrates fonctionne; rappelons que l'intégration du Portugal dans l'Europe a été le fruit d'un long cheminement et que beaucoup d'Etats européens historiques ne pensaient pas que le Portugal avait sa place en Europe.

- l'Espagne est clairement le cas le plus problématique. Les dernières élections sont à ce titre symptomatiques d'un peuple en perdition, qui vote par défaut: en effet, la défaite des socialistes s'explique davantage par une défiance vis à vis des partis politique que par une véritable adhésion au parti de droite. La corruption, favorisée par une mafia très discrète mais tentaculaire (sport, bâtiment), gangrène littéralement l'économie du pays, qui perd ainsi toute crédibilité. Mais surtout, l'Espagne doit faire face à sa jeunesse qui ne voit aucun avenir pour elle. Sur-diplômée, elle ne trouve pas sa place sur le marché du travail et vit dans une précarité alarmante.
L'expression la plus visible de ce malaise sociétal et politique est bien sûr le mouvement des "indignés", qui occupent la place Puerta del Sol depuis plusieurs jours. Il s'agit surtout de jeunes en quête d'un travail mais aussi de révoltés d'un système qui oublie les faibles, voire les conduit à la pauvreté. Passé l'importance médiatique, il convient de relativiser la portée de cette soit-disante révolution qui, sans leader, sans réelle politique, ne tiendra guère longtemps. En effet, la seule occupation d'un espace public, certes médiatique mais peu stratégique, ne saurait influencer la politique gouvernementale.

C'est un avenir sombre qui s'annonce pour l'Europe. Le risque d'une volonté d'exclure les pays défaillants n'est pas à exclure, malgré le cataclysme que ce choix provoquerait. Une politique d'union permettrait à l'Europe de se sortir grandie de ce bourbier. A elle d'agir!

mardi 24 mai 2011

De l'art d'informer...ou non

De récents études d'audience montrent une progression fulgurante des chaînes d'information françaises grâce à l'affaire DSK. On pourrait penser que les Français se passionnent pour une affaire judiciaire et qu'ils en attendent des analyses et autres éléments d'information. Il n'en est rien et ce phénomène n'est pas purement français.

On assiste au contraire à une crétinerie rampante aussi bien du citoyen que des médias. Ces derniers ont montré ces deux dernières semaines à quel point le travail de journaliste était perverti et qu'il ne reposait plus sur grand chose. Où sont passés les investigations, les recoupements d'information, la vérification des sources, la prise de recul nécessaire pour éviter de commettre des erreurs?

Tout a disparu, au profit de twitter où un individu lamba peut lancer une information, qui sera reprise par les plus "sérieux" médias sans sourciller. Que penser du soit-disant frère de la victime dans cette affaire? Personne n'a songé à vérifier qu'il avait effectivement un lien de parenté avec la femme de chambre et chacun a au contraire rapporté ses propos pendant plusieurs jours.

Dans une course effrénée au scoop, les journaux donnent toujours plus de détails qui sont soit faux, soit donnés de façon illégale par la Police de New York et les services de justice. Les médias doivent-ils accepter de participer à cette mascarade, avec le risque évident de prendre parti? Non, en aucun cas.

Par ailleurs, les médias ont besoin de captiver leur auditoire pour éviter que ce dernier ne s'intéresse à un autre sujet. C'est pourquoi sont organisées des "éditions spéciales", des -faux- "débats" où l'on ressasse les mêmes informations, répétant parfois au mot près ce qui a été dit cinq minutes avant, car il faut combler le vide.
En d'autres termes, "en absence d'information, n'ayons de cesse de répéter le vide", tel pourrait être le credo de certaines chaînes de télévision.
Les médias ont beau jeu de se couvrir de la plus belle des précautions en invoquant sans cesse la "présomption d'innoncence", mais c'est pour mieux enchaîner par la suite sur une information sans intérêt, ou plutôt d'un très bas niveau.

On ne peut s'empêcher de se demander ce qui se passerait dans le monde, si autant de moyens humains et matériels étaient mis au service de causes essentielles. Une catastrophe naturelle vient de frapper les Etats-Unis, plus de cent victimes sont à déplorer ainsi qu'un grand nombre de disparus. A-t-on vu des "éditions spéciales" avec des spécialistes à même d'expliquer ces phénomènes et leurs liens avec nos modes de vie et les bouleversements climatiques? Pas le moins du monde.

Toutefois, loin de moi l'idée de tenir les médias pour seuls responsables. L'augmentation de leur part d'audiences témoigne de leur bonne compréhension des attentes et des envies des spectateurs (et lecteurs) qui suivent comme des moutons sans réfléchir à ce qu'on leur régurgite, pour éviter qu'ils réfléchissent par eux-mêmes.
Nous avons la presse que nous méritons.
Le cercle vicieux est enclenché depuis quelques années déjà, mais le développement des NTIC augmente sa puissance et son influence sur nos vies.

Un voeu pieux sans doute: prendre le temps de lire et de réfléchir. C'est une question de santé publique.

samedi 21 mai 2011

L'aide diplomatique américaine dans le Monde arabe

Dans la chronique d'hier, je traitais de la proposition audacieuse mais peu judicieuse du Président Obama d'oeuvrer à la création d'un Etat palestinien sur les frontières de 1967. Très rapidement, comme on pouvait s'y attendre, Israël a refusé fermement cette proposition et les lobbys pro-israéliens ont entamé leur travail de communication intensive pour délégitimer la position d'Obama.

Mais résumer le discours du Président au seul conflit israélo-palestinien serait une erreur. Le Président Obama définit de façon plus globale ce que doivent être les relations entre les Etats-Unis et le monde arabe. L'urgence est d'autant plus de mise que le monde arabe est secoué par des révolutions qui font chuter des dictateurs, ou plus poliment des "présidents à vie", et qui permettent aux individus d'exprimer leurs revendications, aussi bien matérielles qu'immatérielles.

Dans son discours, Obama cherche à distribuer les bons et mauvais points, félicitant la Tunisie et l'Egypte pour le succès des révoltes et critiquant ouvertement la Libye et la Syrie pour la répression que ces deux Etats conduisent. Bien que de façon indirecte et cachée un rôle ait été joué par l'Administration Obama, il semble bien que cette dernière ait pris le train en marche, réagissant au coup par courp, proclamant le respect de l'expression populaire sans pour autant mener une véritable politique de pressions à l'encontre des autorités concernées. Sinon, comment expliquer sa mollesse face au drame syrien? Ou son jeu de "ni oui ni non" en Libye?

Il est vrai que la situation est complexe et qu'elle ressemble à s'y méprendre à un château de cartes car si des actions sont menées contre la Syrie, comment réagira l'Iran? Les Etats-Unis sont confrontés à un dilemme entre leur volonté d'accompagner les révolutions arabes tout en agissant pour une stabilité géopolitique dans la région. Il semble bien qu'actuellement, ils n'aient pas fait réellement de choix, laissant la situation empirée, la Libye se divisant entre pro et anti-Kadhafi et le peuple syrien faisant l'objet de massacres.

Obama peut se glorifier de la mort de Ben Laden et rappeler que ce dernier ne représentait en rien le monde musulman et qu'au contraire, il lui nuisait. Mais cet acte seul, aussi emblématique soit-il, ne doit pas détourner le Président des préoccupations premières, à savoir:
1. oeuvrer à une solution de paix sur le long terme entre Israéliens et Palestiniens
2. accompagner les révolutions arabes sans faire preuve d'une trop grande ingérence
3. faire preuve de mesure dans ses choix géostratégiques pour ne pas exciter les franges extrêmes des autorités iraniennes qui ont d'importantes visées régionalistes.

Souhaitons que celui qui a prononcé le fameux "discours du Caire" en 2009 sera à la hauteur, pour le bien du monde arabe et du monde dans son ensemble.


vendredi 20 mai 2011

Obama, le discours de la paix et Israël

Hier, le Président américain a prononcé un discours au Département d’Etat sur la situation dans les Pays arabes, qui fera sans nul doute date. Le choix de la date n'est pas anodin, le Président Obama devant rencontrer aujourd'hui le Premier ministre israélien Nétanyahou. Le conflit israélo-palestinien occupe une place majeure dans le discours de par la proposition phare que défend Obama, à savoir la création d'un Etat palestinien sur la base des frontières de 1967. Il est certain qu'Obama savait que sa proposition ferait l'effet d'une bombe et serait abondamment commentée par les médias et les autorités israéliennes et palestiniennes. Comment comprendre cet acte politique?

Certes, avec l'assassinat de Ben Laden, Obama a retrouvé un peu de sa splendeur, parvenant à faire oublier pour un temps une situation économique complexe et fragile et une politique extérieure brouillonne avec le conflit afghan toujours plus enlisé. Mais le cas d'Israël est unique et spécifique. L'histoire américaine montre qu'on ne négocie pas -malheureusement- avec Israël comme l'on négocie avec d'autres puissances. Israël possède de très nombreux soutiens aux Etats-Unis qui font pression de façon ouverte sur l'Administration pour qu'elle fournisse un soutien inconditionnel à Tel Aviv. Cela s'est déjà vu sous la présidence Obama, qui n'a pu imposer ses vues à Netanyahou malgré la mauvaise passe que ce dernier connaissait avec sa coalition marquée à droite.

La réaction au discours d'Obama ne s'est pas faite attendre, Israël refusant catégoriquement la proposition américaine bien que celle-ci ait mis les formes en réaffirmant son soutien à la légitimation de l'Etat d'Israël. Faut-il donc y voir une faute politique de la part d'Obama? Sans pour autant répondre par l'affirmative, soulignons deux points: Obama n'a parlé d'aucun moyen de pression pour infléchir la position d'Israël. En d'autres termes, "je parle mais sans avoir les capacités d'être écouté". Deuxièmement, Obama a agi trop tôt. L'histoire montre que les Présidents américains qui font deux mandats consacrent le second aux grandes causes et problématiques internationales car ils n'ont plus rien à perdre et souhaitent rentrer dans l'Histoire. En attendant 2012-2013, Obama se donnait les chances d'agir efficacement avec moins de pression. Il s'agit donc bien d'un coup d'épée dans l'eau.

Nous verrons demain que le discours d'Obama ne se cantonne pas au conflit israélo-palestinien, mais qu'il définit, même partiellement, la position des Etats-Unis vis à vis du "bloc arabe" et la politique qu'il convient de mener.

mardi 17 mai 2011

L’”étrange défaite” de Berlusconi

Le Corriere della Sera parle d’une “gifle”, la Repubblica estime que “le conte de fées est terminé”. La presse italienne est plus qu’unanime pour décrire le désastre qu’aurait connu Berlusconi lors du premier tour des municipales qui ont eu lieu dimanche et lundi. Le conditionnel est de mise car il y a deux tours pour cette élection et une lecture plus attentive de la situation permet de nuancer le drame italien du Cavaliere dont beaucoup parlent.

Il est évident que la seconde position de la candidate du PDL pro-Berlusconi lors du premier tour à Milan est un échec cuisant pour le Président du Conseil qui s’était investi dans cette campagne, transformant cette dernière en véritable référendum. Ce choix politico-stratégique était déjà par nature une erreur profonde: comment penser obtenir l’accord du peuple, lorsque celui-ci est confronté à une crise économique majeure et qu’il manifeste une défiance à l’égard d’un pouvoir aux comportements très tendancieux? Berlusconi aurait du adopter la posture française, qui consiste à bien différencier les scrutins locaux des nationaux, afin de minimiser le plus possible une possible défaite.

Le silence de Berlusconi témoigne de son sentiment d’échec, voire même de sa culpabilité. Même si Milan et Naples se présentent assez bien pour le second tour, il faut souligner la victoire éclatante de la gauche de Bersani à Bologne et à Turin. Des voix s’élèvent à droite, en particulier en provenance de la Ligue du Nord, pour s’interroger quant à l’efficacité de l’alliance avec Berlusconi. Les procès dont ce dernier fait l’objet sont de façon irréfragable une composante de l’échec du PDL, les Italiens ne se reconnaissant plus dans ce parti sans valeurs synonyme de scandales. Qui plus est, le PDL est le fruit d’alliances délicates, susceptibles de rompre rapidement, à même de faire chuter le gouvernement.

La Ligue du Nord, confortée par la situation internationale avec les problèmes migratoires en Tunisie et en Libye, a une double mission: signifier clairement à Berlusconi son importance grandissante et la nécessité de ce fait d’un infléchissement de la politique gouvernementale, mais surtout de s’interroger quant à la pertinence de son alliance avec le PDL. Si celui-ci chute, il semble assez probable que l’onde de choc se propagera également sur la Ligue du Nord. Celle-ci doit-elle quitter l’alliance et provoquer par la même occasion des élections anticipées? C’est un calcul politique pour le moins incertain car l’association avec le PDL lui permet d’édulcorer son image trop dure, d’être fréquentable. Elle a besoin de soutien pour affronter le PD de Bersani ainsi que les partis centristes et écologistes, qui sont anti-Berlusconi.

Berlusconi n’a pas encore perdu. Par la situation politique kafkaïenne qu’il a mise à en place, en empêchant la démocratie et le débat d’idées d’exister clairement, il demeure clairement au centre du jeu. Certes sa carrière touche à sa fin, mais nul doute que son appui ou son opposition aux prétendants aura une importance certaine. L’Italie de Berlusconi n’est pas encore morte; d’où viendra la relève? D’une extrême droite dangereuse aux projets néfastes pour le pays? D’une gauche incapable d’incarner l’espoir, de présenter un projet de société à même de redonner confiance au peuple?

Attendons le second tour pour observer les stratégies de chacun.

lundi 16 mai 2011

L’Italie à l’assaut de la BCE

Son nom circulait déjà depuis quelques mois dans les ministères et autres instances européennes. Il est désormais quasi certain que Mario Draghi, surnommé “Super Mario”, va remplacer Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne. Les ministres des Finances de la zone euro viennent en effet de trouver un accord, selon un communiqué du ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe. La décision ne sera cependant validée que fin juin par les chefs d’Etat et de gouvernement des vingt-sept lors d’un sommet.

Saluons en premier lieu le remarquable travail qu’a effectué pendant huit ans Jean-Claude Trichet. Il a permis à l’Europe de garder le cap en matière de stabilité économique ce qui était loin d’être gagné. La crise financière et économique de 2009 avait profondément bouleversé les économies européennes et avait fait apparaître par la même occasion leur réelle hétérogénéité. De même, pendant toute la durée de son mandat, Trichet a subi d’immenses pressions de la part d’Etats peu orthodoxes en matière de finances publiques, à commencer par la France qui s’est comportée de façon particulièrement affligeante à son encontre, les accusations de trahison du pays n’étant pas souvent loin. Le problème, ou plutôt l’avantage, est que Jean-Claude Trichet est un vrai européen, qui se soucie davantage de la bonne marche du groupe que des intérêts individualistes d’un Etat, même quand il est citoyen de ce dernier. Nul doute qu’il restera dans la liste des grands hommes européens et que la pression va être très forte sur son successeur.

Ce dernier, Mario Draghi, est loin d’être un novice. Il a occupé les postes de directeur général du Trésor italien en charge des privatisations, de vice-président pour l’Europe de la banque Goldman Sachs et de gouverneur de la Banque d’Italie, entre autres. Il jouit d’une très bonne réputation au niveau européen pour son esprit de rigueur et sa volonté de poursuivre la politique déjà menée par Trichet. Sa candidature n’était pourtant pas évidente en raison de son poste chez Goldman Sachs, organisme bancaire tristement célèbre pour sa responsabilité dans la crise grecque, où il aurait aidé à manipuler les comptes de l’Etat. Qui plus est, cet organisme est anglo-saxon et certains craignent une “américanisation” de la BCE, en d’autres termes que la BCE soit à la botte des Américains!

On peut sincèrement en douter, l’homme étant trop intelligent pour agir ainsi et perdre la confiance des puissances européennes que sont la France et l’Allemagne. Cette dernière, par la voix de Merkel, vient d’accepter sa nomination, ce qui montre sa confiance, mais également le fait que Draghi devra être sur la même ligne que Merkel, sous peine de dissensions et de paralysie dans l’action de la BCE.  La mission de Draghi est vaste et complexe car il va devoir affronter une Europe désunie, qui essaie de redresser certains de ses membres, la Grèce et le Portugal en tête. On peut espérer que Draghi saura trouver les mots, lui qui est originaire d’un pays du sud de l’Europe, pour éviter l’émergence de deux Europe, les nord vertueux et les sud désorganisés.

C’est une mission ingrate qui l’attend, car elle touche à la souveraineté des Etats et montre rapidement les limites des politiques inconsidérées de relance économique de certains. Rappelons enfin que seule une véritable orthodoxie en matière de politique monétaire pourra aider l’Europe à s’en sortir par le haut.

mardi 3 mai 2011

L’ambigüité américano-pakistanaise

Les détails exacts concernant l’implication pakistanaise dans l’assassinat de Ben Laden sont pour le moins inexistants, ou plutôt fluctuants. Au départ annoncé comme mené conjointement par le Pakistan et les Etats-Unis, l’assaut aurait été au final réalisé par les seules forces spéciales américaines. Comment apprécier le rôle du Pakistan?

Remarquons tout d’abord qu’il apparait peu probable que les services pakistanais n’aient pas été informés de l’attaque, ou tout du moins qu’ils ne l’aient pas suivi en direct. Les deux hélicoptères américains mobilisés ont nécessairement été repérés par les radars pakistanais. Cela sous-entend donc que le Pakistan n’a rien fait pour l’empêcher. Certes il n’en a pas les moyens, n’étant pas en position de force ou au moins d’égal à égal par rapport à l’”allié” occidental. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’un véritable jeu d’influence a eu lieu entre le Pakistan et les Etats-Unis, mais également au sein des différents services de sécurité du premier.

Depuis plusieurs années fuitent des informations dans la presse, souvent confirmées par les services de renseignement américain, comme quoi le Pakistan mène un double-jeu dans sa lutte contre le terrorisme. Plus précisément, les services de renseignement pakistanais sont accusés de se neutraliser entre eux, certains opérant une véritable collaboration avec les Américains tandis que d’autres fournissent des informations aux Talibans. On peut imaginer que les Etats-Unis aient apporté la preuve au plus haut sommet de l’Etat pakistanais que ce dernier était compromis et que son autorité était indirectement remise en cause. Acculé devant sa duplicité, le gouvernement pakistanais, qui dépend considérablement du soutien financier américain, aurait accepté de collaborer avec les Américains en mettant hors circuit les services de renseignement pro-Talibans. Ceci permettrait de comprendre la mise en place et une partie du succès de l’opération.

De plus, comment expliquer que l’édifice abritant Ben Laden, dont la construction est estimée à plus d’un million de dollars, avec des conditions de sécurité drastiques, n’ait pas éveillé de soupçons à Islamabad? C’est bien que Ben Laden était couvert par certains services de renseignement, qui ont été pris au dépourvu lors de l’assaut. La “réplique” de ces derniers ne s’est pas faite attendre. Les médias TV ont très vite montré une photographie de Ben Laden mort, acte peu anodin dans sans doute l’un des seuls pays au monde qui pleure dans sa majorité la mort du chef d’Al-Qaida. Pourtant, comme cela a été prouvé rapidement et facilement, il s’agissait d’un photomontage. Toujours est-il que le mal est fait, l’anti-américanisme pakistanais étant ravivé de plus belle.

A terme, quelles perspectives pour le Pakistan? On émet principalement l’hypothèse que celui-ci aura un grand rôle à jouer dans la reconstruction de l’Afghanistan. On peut légitimement en douter et ce pour trois raisons:

- le Pakistan n’agit pas d’égal à égal avec les Etats-Unis qui peuvent très facilement faire pression, en particulier grâce à la manne financière.

- le Pakistan a montré sa duplicité et n’est pas digne de confiance, à moins de vérifier l’intégrité totale de ses services.

- l’Inde n’acceptera jamais un Pakistan plus fort. Rappelons que les deux Etats possèdent l’arme nucléaire, que la question du Cachemire n’est pas réglée et qu’un incident diplomatique peut facilement arriver et déclencher un conflit. En outre, l’Inde jouera sur ses relations économiques étroites avec les Etats-Unis (dans le secteur technologique principalement) pour influencer la politique étrangère de ces derniers.

L’Administration américaine doit avant tout chercher la stabilité dans la région plutôt que de vouloir se débarrasser du conflit afghan. L’Afghanistan n’est pas apte pour le moment à s’assumer pleinement, le risque d’un retour en force des Talibans n’étant en aucun cas à exclure.

lundi 2 mai 2011

La mort de Ben Laden

Depuis hier soir, un flot continu et diffus d’informations plus ou moins détaillées et étayées circulent sur la mort d’Oussama Ben Laden, considéré comme le chef d’Al-Qaida. Difficile de discerner le vrai du faux dans ce mic-mac d’informations et de désinformations, les différents protagonistes y prenant un malin plaisir. Toujours est-il que premier fait surprenant, nous avons appris la mort du chef terroriste via twitter! Le Président Obama remerciera assurément celui qui a permis la fuite, et ce avant son discours sur les chaînes de télévision une heure plus tard.

Que s’est-il passé exactement? On ne le sait pas pour l’instant et on ne le saura sans doute jamais totalement. Selon les premières informations, Ben Laden était au Pakistan, logé dans un bâtiment fortifié au sein d’une résidence de hauts gradés à la retraite, vivant avec sa plus jeune femme, deux messagers et d’autres personnes non identifiées. Remarquons au passage que le discours des autorités pakistanaises jurant qu’elles mettaient tout en place pour le traquer est pour le moins contredit. Ben Laden aurait été trahi par des prisonniers de Guantanamo qui auraient donné le nom d’un de ses messagers. Près de quatre années auraient été nécessaires pour mettre en place l’opération.

Celle-ci semble pour le moins confuse. L’annonce d’une attaque menée conjointement par les Américains et les forces pakistanaises est aujourd’hui contredite, l’Administration américaine expliquant que seules des forces de la Navy sont intervenues. On peut légitimement penser que les Etats-Unis cherchent à éviter que des représailles soient menées contre le Pakistan, état déjà très fragilisé et en proie à des tensions avec le voisin indien. Deux hélicoptères auraient approché le bâtiment, l’affrontement aurait duré moins de trois quart d’heure. Aucun assaillant n’aurait été blessé tandis que tous les occupants du bâtiment ont été tués. Très vite, on a appris que la dépouille de Ben Laden avait été immergée en pleine mer, conformément aux rites musulmans! Ceci est assez surprenant lorsqu’on sait que la coutume veut que le corps soit enterré après une série de rites spécifiques. On peut également s’interroger quant à la rapidité à laquelle les Américains auraient procédé à l’inhumation.

Cela renforcera le doute et la suspicion, déjà entamés par le piteux montage des télévisions pakistanaises présentant soi-disant le cadavre de Ben Laden. Des rumeurs surgissent déjà, se développant aussi rapidement qu’a été déplorable la communication des Américains. Toutefois, il est quasi certain que cette “victoire” sera mise au crédit du mandat d’Obama, même si les scènes de liesse des Américains à Ground Zero et dans les grandes villes ternissent grandement l’événement. On aurait dit une réplique des batailles passées, les troupes du vainqueur chantant sur le cadavre du vaincu.

D’un point de vue moral et juridique, cette annonce peut provoquer un malaise. “Justice est faite” peut-on entendre dans la bouche de la plupart des dirigeants politiques de la planète. Depuis quand le meurtre d’un homme devient-il un acte sain de justice? Beaucoup de partisans de Ben Laden y verront plutôt une simple vengeance, dans le meilleur des cas “la justice des vainqueurs”. Cette situation est assez analogue du procès de Saddam Hussein, jugé par ceux qu’il avait torturés et exécuté dans des conditions pour le moins sordides. Certes, Oussama Ben Laden est responsable de nombreux attentats (bien qu’il n’ait jamais formellement assumé la paternité des attentats du 11 septembre) et a la mort de plusieurs milliers de personnes sur la conscience. Mais n’aurait-il pas fallu privilégier plutôt une arrestation et une présentation devant un tribunal de justice international, où des professionnels, sélectionnés en fonction de leurs compétences et de leurs qualités pédagogiques, auraient démontré –facilement- point par point dans quelle mesure Ben Laden avait fait un grand mal au monde musulman dans son ensemble? Un grand courage et un sens de responsabilité auraient été nécessaires, leur absence est coupable.

Même si le leader est mort, l’organisation Al-Qaida demeure. Elle va sans doute connaître des mutations, revoir sa structure, peut-être se dissoudre ou s’allier avec d’autres organisations criminelles, mais le terreau du terrorisme sur lequel elle se base perdurera tant que l’idéologie des islamistes fanatiques ne sera pas combattue et que les inégalités mondiales, sources de désespoir pour de nombreux jeunes et futurs candidats au martyr, ne seront pas éradiquées. La guerre contre le terrorisme est loin d’être gagnée. Une bataille a été remportée, mais il ne faudrait pas qu’elle devienne une victoire à la Pyrrhus, les occidentaux se reposant sur leurs lauriers au lieu de réfléchir aux problèmes de fond. Ces mêmes occidentaux vont devoir redoubler de vigilance dans le temps proche pour lutter contre toute action de vengeance. La triste partie continue.